svet [свет]  [russe]

fr. lumière; monde

→  lumière, plaisir

L'ambiguïté de la racine [свет], «  /  », vaut pour l'ensemble des langues slaves, et se fonde sur la cosmologie antique qui caractérise le monde comme un espace défini par la lumière. Les difficultés de traduction apparaissent quand les auteurs jouent consciemment de cette tension sémantique svet-lumière et svet-monde. Un autre trait distinctif du concept slave de lumière tient à la consonance quasi étymologique entre svet (lumière) et [святость] ( ), qui s'enracine dans la théologie orthodoxe de la ( [ϕώὖ]).

I. «   » comme «   » et « svet » comme «   »

A. Une ambiguïté commune aux langues slaves

Le substantif en russe moderne a conservé le sens slavon ancien de «   ». Mais un autre sens du même mot est «   ». L'ambiguité de la racine svet « lumière/monde » est un phénomène commun aux langues slaves  : le polonais l'ukrainien [світ]; le tchèque le serbo-croate signifient « monde », alors que le polonais l'ukrainien [світло], le tchèque le serbo-croate veulent dire « lumière » (L. J. Herman, A Dictionary of Slavic Word Families, p. 509). On trouve une ambiguïté analogue en hongrois avec világ (« lumière, monde »), et en roumain, avec (« lumière ») et (« monde habité, peuple ») sur le latin lumière. Dans les deux cas, l'ambiguïté est attribuée à un emprunt sémantique au modèle de langues slaves (ibid., p. 511), qui n'en est donc que plus particulièrement remarquable.

B. Être dans le monde, être à la lumière

On admet toujours que «   » est un sens second de (L.J. Herman, op. cit., p. 511; V. Machek, EtymologickÙ slovnik jazyka `eského a slovenskeho [Dictionnaire étymologique des langues tchèque et slovaque], p. 488; A. Brückner, Slownik etymologiczny jvzyka polskiego [Dictionnaire étymologique de la langue polonais], p. 535; G. Tsyganenko, Ètimologi`eskij slovar' russkogo jazyka [Dictionnaire étymologique de la langue russe], p. 412). Selon ce sens second est dû à l'expression idiomatique p ijiti na svĕ t (littéralement  : « venir à la lumière »). Cette expression signifie « parvenir à un royaume de lumière » et, en même temps, « s'installer au milieu des gens et choses du lieu » (V. Machek, op. cit., p. 488). En russe, poiavit'sia na svet [появитъся на свет] (littéralement  : « apparaître à la lumière ») signifie « naître ». Le concept de svet comme monde semble contenir une intuition visuelle selon laquelle être, pour quelque chose ou quelqu'un, c'est essentiellement être à la lumière, dans l'ouverture de l'espace (cf. le grec ancien [ϕῶὖ] [accent circonflexe] « lumière », et [ϕώὖ] [accent aigu]  « homme », et, en français l'équivalence entre « venir au monde » et « voir le jour »). Ce concept de monde / lumière — svet — a pu supplanter celui plus ancien de [ми *] (monde/paix) dans un certain nombre de langues slaves (par ex. en tchèque, slovaque, polonais, ukrainien, bulgare), mais non en russe (voir L.J. Herman, op. cit., p. 291; V. Machek, op. cit, p. 488).

II. «   » et «   »

A. Une identité philologique ?

L'autre trait distinctif de cette «   » slave est le lien de proximité sémantique entre les adjectifs [светлый], « lumineux, brillant », et [святой] « saint, sacré ». Le Dictionnaire complet du slavon de en conclut que les formes and sont « philologiquement identiques » (p. 582). L'explicitation de cette identité a un caractère théologique  : « Selon la plus ancienne des croyances, le sacré (sviatoj) est lumineux (svetlyj) et blanc (belyj [белый]). C'est que l'élément même de la lumière est une divinité qui ne tolère aucune obscurité, impureté, ou, dans son acception plus tardive, aucun péché » (ibid., p. 582). Mais l'affirmation de Diachenko n'est pas autrement confirmée. Ainsi, selon svet (pré-slav. svę tъ ) provient de l'avestique spaē ta, « blanc », tandis que sviatoj (pré-slav. svę tъ ) vient de l'avestique spenta (« sacré » , l'équivalent du grec [ἅγιοὖ] et du latin ). La connexion entre spaē ta et spenta n'est donc pas évidente (A. Brückner, op. cit., p. 535, 537).

B. Les « énergies divines »

Plus vraisemblablement, l'idée d'une identité étymologique entre et n'est qu'une invention métaphysique, très appropriée au demeurant. La consonance de la et de la est amplement corroborée par la théologie orthodoxe, et sa doctrine des ou qui remonte à Dans la pensée chrétienne orthodoxe, la puissance divine se manifeste avec l'acte de la qui offre à chaque être humain la possibilité de la [θεώὓιὖ]. (ca. 1296-1359) a développé, en suivant les Pères, la distinction entre l' de Dieu et les énergies divines. Cette distinction a été canonisée comme un dogme de l'Église orientale : les conciles dits « palamitains » ont reconnu la possibilité de voir Dieu — dans ses énergies ou dans sa grâce —avec les yeux du corps. Palamas caractérise les «   » ( [δύναμειὖ θεοῦ]) comme « lumière », ou «   ». Cette lumière divine, que l'être humain peut travailler à voir, n'est pas une création de Dieu, mais son mode d'exister et sa manifestation réelle. « Transcendant par son essence […], Dieu procède en dehors de l'essence, Il sort continuellement de cette retraite, et cette sortie, ces “   ” ou dunameis sont un mode d'exister dans lequel la Divinité peut se communiquer aux êtres créés » (Lossky, À l'image et à la ressemblance de Dieu, p. 34).

⇒ 2 encadré La théologie de la lumière

III. «   » et «   »

Ainsi, la n'est en aucun cas une métaphore, c'est la manifestation réelle de et un moyen de Son existence : « C'est le caractère visible de la divinité, des dans lesquelles Dieu se communique et se révèle à ceux qui ont purifié leurs cœurs. […] Cette lumière incréée, éternelle, divine et déifiante est la car le nom de la grâce ( [χάριὖ]) convient aussi aux énergies divines, en tant que données à nous et opérant l'oeuvre de notre  » (V. Lossky, op. cit., p. 52-53). La Lumière divine est la substance même de la c'est la qualité réelle de « ceux qui ont purifié leurs cœurs » — les

On ne s'étonnera pas que l'intuition linguistique tende à rapprocher «   » (russe ) et (russe [святость]). Être saint, c'est être plein de grâce, de lumière divine. La représentation de la sainteté au moyen de l'auréole est caractéristique de l'iconographie orientale et tout particulièrement, si l'on peut dire, de celle d'expression slave. au chapitre 5 de La Colonne et le fondement de la vérité cite de nombreux témoignages pour confirmer le caractère visible et visuel de la lumière qu'irradient les Saints.

« La notion de la ( [света благодатного] ) », écrit-il, « est l'une des idées fondamentales, peu nombreuses, de toute la liturgie, car celle-ci a été composée par des hommes spirituels, pneumatophores, qui avaient fait l'expérience de la ( [благодатное ведение]) » (La Colonne et le fondement de la vérité, p. 69; cf. éd. russe, Stolp i utver¸denie Istiny, 1990, p. 97).

Il faut rappeler que le sens premier de spenta, « sacré », est « exhubérant, débordant de pouvoir surnaturel », et que le sens premier de sviat- (pre-slav. svę tъ) renvoie à l'idée païenne de dons surnaturels (É. Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, vol. 2, p. 184). Le « baptême culturel » du paganisme l'a fait se transformer en « grâce »; c'est ainsi que, sur fond slave, «   » ( ) est devenu «   » ( ) et «   » ( [благодатный], « pleine de grâce »). Ce genre de baptême culturel est un phénomène général du christianisme européen.

IV. Traduire «   », la qui transfigure

Les allusions à la connexion sémantique / font partie de l'héritage culturel, et n'impliquent, au moins dans la tradition russe, aucun renvoi direct à la On trouve beaucoup de ces allusions dans et sont pour lui par exemple les composantes du respect qu'on porte au « Il y a dans le (v narode est') de véritables saints (sviatye), —et quels saints ! Lumineux eux-mêmes (svetia), ils éclairent (osve¤`aiut) notre chemin à tous [в на оде есть (…) п ямо святые, да еще какие : сами светят и всем нам путь освещают] » (Dostoïevski, Dnevnik pisatelia za 1876 god [Le Journal de l'écrivain de l'année 1876], Oeuvres, vol. 22, p. 41). Dans la traduction, la consonance entre svetiat et osvešč aiut (dérivés de svet), d'une part, et sviatye (qui dérive de sviat-), de l'autre, est perdue. Mais, manifestement, l'idée d'une transformation créatrice, d'une transfiguration propre au narod et représentée par l'image de la lumière est un aspect important de la pensée de Dostoïevski. Il écrit ainsi, à propos de l'avenir du narod : « Les circonstances vont changer, les choses iront mieux, peut-être que la débauche lâchera le peuple (narod) et qu'alors les principes lumineux (svetlye na`ala) en lui resteront plus inébranlables et plus saints (sviatee) que jamais [А идеалы в нашем на оде есть и сильные, а ведь это главное : поменяются обстоятельства, упучшится дело, и паЋв ат, может быть, соскочит с на ода, и светлые-то начала в нем останутся неЋыблемее и святее, чем когда-либо п ежде] » (ibid., p. 43).

La plus encore peut-être en russe que dans d'autres langues, renvoie au spirituel, à l'idéal, au noble, au sacré. Quoi qu'il en soit, l'appel à la transfiguration, via l'image de la lumière de la grâce divine qui soigne et divinise, « blagodatnyj svet [благодатный свет] », a été souvent associée à « l'idée russe ». écrit par exemple dans son article « La lumière de Thabor et la transfiguration de l'esprit » (1914) :

«  Notre travail créateur, artistique et philosophique, a toujours eu besoin d'une vérité non pas abstraite mais réelle, effective […] Intentionnellement ou non, les plus grands représentants du génie du ( [на одный]) russe ont toujours cherché cette [ ] qui soigne et transfigure du dedans la vie du corps et celle de l'esprit » (in M.A. Masline (éd.), Russkaja Ideja, p. 242).

V. Stratégies de l'ambiguïté

D'autres difficultés de traduction surgissent quand les auteurs jouent intentionnellement de la tension sémantique entre svet- lumière and svet- monde. pour expliquer la complexité de l'idée d'«  [ (тот свет )] » dans les écrit : « Le conte exprime les choses de façon très naïve, mais parfaitement exacte : “ Là-bas, la lumière (svet) est comme chez nous. ” Mais la lumière (svet) change, les formes d'organisation sociale changent et, en même temps qu'elles, change “ l'autre monde (svet) ” » (V. Propp, Les Racines historiques du conte merveilleux, p. 380; éd. russe, p. 287-288). Selon toute apparence, la première occurrence de svet dans ce passage peut aussi bien renvoyer à la lumière de l'autre monde qu'à cet autre monde lui-même, ce qui rend la phrase « Là-bas, le svet est comme chez nous » définitivement ambiguë.

Une configuration encore moins traduisible des sens de est fabriquée par dans l'un de ses poèmes : « Il n'y a pas de mort dans le monde (na svete [на свете]). Tous sont immortels, et tout est immortel; il ne faut pas avoir peur de la mort, ni à dix-sept ans, ni à soixante-dix. Il y a seulement l' (jav' [явь]) et la (svet), les ténèbres et la mort n'existent pas dans ce monde (na ètom svete [на этом свете])  » (Zemle – zemnoe [À terre – la terrestre], p. 85). La clef de ce passage est le maintien dans l'inexistence de toutes les entités incompatibles avec svet (lumière) dans svet (monde). L'affirmation de la réalité exclusive de svet est renforcée par l'image du monde plein de la grâce qui confère l'immortalité. Mais plus l'allusion théologique est voilée, mieux elle atteint son but.

Zulfia Karimova et Andriy Vasylchenko


Bibliographie

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Outils

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© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.