phantasia [Φανταὓία]  [grec]

fr. imagination, image, (re)présentation

gr.
lat. ,
all. ,
angl. , ,
→  imagination [fancy], doxa, image [Bild, eidôlon], ingenium, lumière, mimêsis

La traduction standard du grec [ϕανταὓία] par « imagination » pose plus de problèmes qu'elle n'en résout, ne serait-ce que parce qu'elle recourt à un calque du latin impérial qu'ignorait pour qui désignait encore avant toute chose un portrait (De finibus, V, 1, 3). La traduction moderne de phantasia par « représentation », qui tend à s'imposer, est certes meilleure en ce qu'elle ne renvoie pas à une notion, l'imagination, qui pour nous autres modernes désigne tout autre chose que ce que les Grecs pouvaient vouloir signifier par phantasia, mais elle ne fait pas droit à ce qui se tient au cœur de la phantasia : l'apparaître.

I. «   », apparition et représentation

A. Polysémie et usages

Les difficultés de traduction reflètent celles, non moins grandes, à cerner ce que les Grecs pouvaient bien vouloir dire par  : elles tiennent autant à la polysémie du terme grec, liée à l'évolution de la langue grecque elle-même, qu'à l'usage complexe et varié qu'en firent les philosophes grecs. Précisons en tout premier lieu que si phantasia doit être apparenté à phainô [ϕαίνω], « faire paraître à la lumière » (phôs [ϕῶὖ]) et, bien plus encore, au moyen phainomai [ϕαίνομαι], « venir à la lumière, apparaître », phantasia se rapporte aussi bien à phantazomai [ϕαντάζομαι], « devenir visible, apparaître, se montrer » (phantazô [ϕαντάζω]), « rendre visible, présent à l'œil ou à l'esprit », n'existe pas à l'actif avant l'époque hellénistique et n'acquiert le sens d'imaginer qu'à partir du Ier ou IIe siècle de notre ère comme chez l'auteur du Traité du sublime ou chez . Où l'on voit d'emblée que le terme a originellement bien peu affaire avec notre moderne reproductrice ou créatrice, et sans doute encore moins avec la « folle du logis » chère à ou avec la « maîtresse d'erreur et de fausseté » de n'employait-il d'ailleurs pas le verbe phantazomai pour signifier tout simplement « se montrer » (Histoire, IV, 124, où il est dit que les Perses ne voient plus les Scythes car ils avaient disparu, ἀϕανιὓθέντων, et ne se montraient plus, οὐκέτι ἐϕαντάζοντό) ?

B. «   » et «   », lumière

On comprend ainsi le célèbre énoncé d' « Puisque la vue [ὄψιὖ] est le sens par excellence, [la phantasia] a tiré son nom de lumière (ϕάοὖ), car sans lumière il est impossible de voir (ἰδεῖν) » (De anima, III, 3, 429a 2-4). Les reprenant la même étymologie, ajouteront : « La phantasia tient son nom du mot lumière [ϕῶὖ], en effet tout comme la lumière fait voir à la fois elle-même et ce qu'elle enveloppe, de même la phantasia fait voir à la fois elle-même et ce qui l'a produite » (Aetius, IV, 12-15; Sextus Empiricus, M., VII, 162). Le trait propre aux Stoïciens (la phantasia est index sui), tout comme d'ailleurs le fait que selon Aristote « jamais l'âme ne pense sans phantasma [ϕάνταὓμα] » [« sans image » traduit et, mieux, « sans représentation »] (De anima, III, 7, 431a 16-17; 8, 432a 9-10) sont des marques de sa fiabilité : on ne saurait donc être qu'étonné par toute interprétation tendant à réduire la phantasia à ce qui gouverne les seules images visuelles intérieures en l'absence de tout objet, images (phantasmata) qui seraient de surcroît le plus souvent fausses (si bien qu'on rend alors phantasmata par « illusions », d'où notre moderne « phantasme »). Cette interprétation est en tout cas absolument contradictoire avec la définition aristotélicienne de la comme « mouvement produit par la sensation en acte [ὑπὸ τῆὖ αἰὓθήὓεωὖ τῆὖ κατ᾽ ἐνέργειαν] » (De anima, III, 3, 429a 1-2). En effet, si nous nous attachons à cette étymologie ainsi qu'au lien entre phantasia et ce n'est pas d'abord vers les images mentales visuelles, « pictoriales », que nous sommes renvoyés, mais bien plutôt vers ce qui relève de l'apparition, du devenir apparent, de la présentation d'une entité extérieure ainsi mise en lumière, voire de la simple présentation des choses réelles, qui peuvent d'ailleurs fort bien être des choses entendues.

⇒ 2 encadré [1] Hobbes, et les difficultés du passage du latin au grec

C. L'embarras des traducteurs : le cas de

Si était bien conscient des difficultés à passer du grec au latin (voir encadré 1), les Latins eurent à les connaître directement. En effet, le latin républicain, pratiqué par celui à qui nous devons nombre de nos traductions des notions grecques, à savoir ne connaissait guère que trois termes : 1) qui désignait avant tout un portrait, d'où notre « image », mais qui pouvait aussi renvoyer aux images mentales, comme celles à l'œuvre dans les procédés mnémotechniques; 2) qui signifiait avant toute chose imiter en cherchant à reproduire une image et qui « traduisait » le verbe grec eikazô [εἰκάζω], lequel signifiait faire un portrait, représenter par un dessin ou une peinture, d'où ressembler; 3) qui désignait l'être en proie à des hallucinations.

On comprend dès lors l'embarras de Cicéron lorsqu'il eut à traduire le grec D'un côté, sans doute pour bien faire sentir que la phantasia des renvoyait à la représentation qui « est gravée, frappée et imprimée à partir d'un objet existant conformément à cet objet, de façon telle qu'elle ne se produirait pas si l'objet n'existait pas » (Diogène Laërce., VII, 50), il recourut au latin (Academica, I, 40), qu'il est d'usage de traduire par « représentation », mais qui signifie en premier lieu la « chose vue ». Mais, d'un autre côté, il n'en recourut pas moins à visio et à pour rendre l' des (De divinatione, II, 120; De finibus, I, 21), c'est-à-dire le «   » pour calquer cette fois le latin de (voir eidôlon), qui est la réplique des corps émanant d'eux-mêmes et qui produit en nous une « image » (phantasia, qui prend ici un sens fort voisin de phantasma du fait que ce terme, nouvelle difficulté, ne désigne pas seulement une faculté, mais peut aussi désigner ce qui en résulte).

D. L'apparition d' «   »

De fait, il faudra attendre le latin impérial pour voir apparaître imaginor et ses dérivés, à commencer par Mais imaginor et imaginatio rendent les sens tardifs de phantazô et C'est ce dont témoigne cet énoncé de (Ier siècle ap. J.-C.), donné comme en passant lorsqu'il en vient aux moyens de faire naître l'émotion :

« Les Grecs appellent ϕανταὓία [nous pourrions bien l'appeler visio], la faculté de nous représenter les images des choses absentes au point que nous ayons l'impression de les voir de nos propres yeux et de les tenir devant nous [per quas imagines rerum absentium ita repraesantur animo ut eas cernere oculisac praesentes habere videamur] » (Institution oratoire, VI, 2, 29, trad. fr. J. Cousin, Belles Lettres, CUF, 1977).

Quintilien propose encore de traduire phantasia par visio, mais la définition qu'il en donne est déjà bien plus « moderne »; elle paraît se calquer, jusque dans l'appel à l'émotion, sur celle du Traité du sublime, XV, lorsque le souligne qu'à son époque (sans doute ce même premier siècle de notre ère) le terme phantasia est utilisé au sujet des passages où les écrivains, rhéteurs ou poètes, sous le coup de l'enthousiasme et de la passion, semblent avoir vu si fort ce qu'ils décrivent qu'ils parviennent à le mettre sous les yeux de leurs auditeurs. Ainsi imaginatio, qui ne renvoie pas non plus d'emblée à notre moderne conception de l'imagination, peut bien traduire phantasia, mais cette traduction ne renvoie proprement qu'à certaines occurrences pour le moins tardives de phantasia. C'est ce dont, plus tard encore, semble s'être avisé dans sa translatio vetus du De anima d' puisqu'il n'hésitait pas à y décliner phantasia et phantasma en latin, comme s'il s'agissait là d'intraduisibles, usage suivi par dans son commentaire, lequel usait cependant parfois aussi d'imaginatio (In Aristotelis librum De anima, 644-645, où l'on remarquera un merveilleux phantasiantur). Pourtant phantasia, un siècle plus tôt, avait essentiellement un sens péjoratif et désignait ce qui avait trait aux apparitions, aux fantômes, ce que pouvait aussi désigner phantasma en grec du fait de sa parenté avec [ϕάὓμα], vision, spectre, fantôme (voir par ex. Eschyle, Sept contre Thèbes, v. 710 pour phantasma; Agamemnon, v. 274 pour phasma).

II. L'apparaître au risque de l'apparence

A. Culpabilité de la «   »

Bien que (ou parce que, serait-il sans doute plus juste de dire) la renvoie en tout premier lieu à ce qui apparaît, il n'en est pas moins vrai qu'elle peut aussi renvoyer à une image mentale qui a toutes les chances d'être fausse, à la pure apparence. Nous devons très certainement à d'avoir imprimé à cette notion ce tournant, auquel on ne saurait toutefois la réduire. En effet, s'efforçant de comprendre la pensée, [διάνοια], comme dialogue intérieur et silencieux de l'âme avec elle-même (Théétète, 189e-190a; Philèbe, 38b-40b), Platon distingue entre le pur phénomène de pensée, qu'il qualifie de et la pensée de ce qui se présente à l'âme par l'intermédiaire de la sensation ( [αἴὓθεὓιὖ]). C'est cette deuxième forme de pensée, mixte d'opinion et de sensation, qu'il choisit de dénommer phantasia ou de désigner par phainetai (« j'imagine » traduit mais cela signifie proprement « il apparaît ») en soulignant qu'il est inévitable qu'elle soit quelquefois fausse (Sophiste, 263e-264b).

⇒ 2 encadré [2] L’équivoque de Platon, la précision d’Aristote et les redéfinitions des Stoïciens

B. «   », «   » et jugement

S'il est donc bien vrai que, chez et ce qui apparaît en fonction de la peut être douteux, on ne saurait réduire la phantasia à cet aspect. C'est évident chez les mais c'est aussi le cas chez Aristote, pour qui le spectre des phantasmata s'étend des véraces, nécessaires pour penser, aux faux ou illusoires, comme dans les rêves, les hallucinations et dans toutes les situations où les conditions de perception sont difficiles, en passant par les phantasmata à l'œuvre dans le mouvement local, où le rôle de la phantasia est de faire apparaître cet objet-ci comme désirable afin que je me meuve vers lui. En définitive, ce qui sépare radicalement Aristote de Platon au sujet de la fiabilité de la phantasia, c'est la volonté affichée par Aristote de la distinguer fermement du jugement : ce n'est pas parce que le soleil m'apparaît (phainetai [ϕαίνεται]) avoir un pied de grandeur que je vais croire qu'il est plus petit que la terre habitée (De anima, III, 3, 428a 24-b 10). D'où cette constante d' à relier fermement la à l'impersonnel « il apparaît », tout en précisant qu'il faut prendre ces termes en leur sens propre et non dans leur sens dérivé (« métaphorique » dans le vocabulaire d'Aristote). Phainetai pouvait en effet être utilisé en grec pour signifier tout ce qui « apparaît », qu'il s'agisse de ce qui apparaît en fonction de la phantasia (sens propre selon Aristote) ou en vertu d'autre chose, comme la sensation ou la pensée (sens dérivés d'après Aristote). En d'autres termes, de même que nous pouvons dire en français « il apparaît » pour signifier ce qui ressort d'un raisonnement ou pour dire tout simplement « il semble », il en va de même en grec avec phainetai (et il est piquant de constater qu'Aristote lui-même ne se prive pas de le faire, comme en De anima, III, 10, 433a 9,phainetai introduit la conclusion d'un raisonnement… qui va en appeler à la phantasia !). C'est en ce sens qu'on doit comprendre l'énoncé : « si la phantasia est ce en vertu de quoi nous disons qu'un phantasma se produit en nous et si cela n'est pas dit en un sens métaphorique » (De anima, III, 3, 428a 1-2), où il est simplement précisé que seul ce qui apparaît en fonction de la phantasia mérite d'être appelé et non pas, comme pour Platon ou dans la langue courante, tout ce qui apparaît ou semble être en fonction de la sensation, de l'opinion ou de la pensée.

III. Apparaître à… comme…

« Il apparaît donc » que si la renvoie en tout premier lieu à ce qui apparaît, que ce qui apparaisse soit vrai ou faux (malgré leur redistribution des termes, les stoïciens n'innoveront guère de ce point de vue), on ne saurait la confondre avec notre moderne notion ayant de surcroît le désavantage de mettre l'accent sur une activité du sujet, alors qu'il s'agit bien plutôt en grec d'une réception. « Représentation » est meilleur, mais présente à son tour le désavantage de mettre l'accent sur ce qui se présenterait « de nouveau », ce qui peut certes être le cas, mais qui ne l'est pas nécessairement, d'où la graphie employée dans plusieurs langues : « (re)présentation ». Mais cela n'est guère satisfaisant, car ce qu'il faudrait avant tout pouvoir préserver, c'est le lien avec phainomai et phantazomai, tout en trouvant une famille de termes de même racine pour traduire phantasma, phantaston et phantastikon, et renvoyer aussi bien aux images mentales (pictoriales ou non) qu'aux simples apparitions, aux images oniriques ou encore aux hallucinations et autres fantômes ou ombres —le moindre des paradoxes n'étant certes pas que ce qui provient du terme “ lumière ” puisse aussi signifier « ombre ».

« Apparaître » est sans nul doute le maître mot qui nous permet de cerner au plus près ce que les Grecs entendaient par (pourvu du moins qu'on ne l'identifie pas à l'apparence prise en un sens péjoratif, à la semblance). En effet, sans qu'il soit pour autant nécessaire de faire appel au seeing as de puisque nous en fournit déjà les moyens, nous devons comprendre la phantasia, à quelque phantasma qu'elle donne lieu d'apparaître, comme une structure à double complément gouvernant le fait que quelque chose, quel que soit ce quelque chose, apparaisse à X ou à Y comme ceci ou comme cela.

⇒ 2 encadré [3] La réapparition de fantasme à partir du vocabulaire de la psychanalyse

Jean-Louis Labarrière


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© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.