Neuzeit / moderne  [allemand]

fr. temps modernes, âge moderne, modernité

→  baroque, classique, romantique

Par opposition au couple / l'allemand s'inscrit dans une idée de périodisation historique en trois temps : Antiquité, Moyen Âge, Neuzeit. Le terme désigne depuis le XIXe siècle l'époque qui a suivi le Moyen Âge, une période fondamentalement ouverte sur le présent et dont les limites temporelles paraissent peu claires. À la différence de (que le français traduit, tout comme Neuzeit, par «   ») qui renvoie généralement au XIXe siècle et plus particulièrement à son esthétique, Neuzeit, forgé à cette époque également, signale d'abord le sentiment d'un changement profond dans tous les domaines de la vie, tel que purent le ressentir les humanistes de la « Renaissance », promus pionniers de cette « modernité » ( ). L'extension chronologique du terme va alors, avec bien des variations, de la Renaissance italienne jusqu'au siècle de l'industrialisation, voire jusqu'à nos jours.

Depuis l' la notion de Neuzeit a par ailleurs connu des différenciations supplémentaires telles que en revanche, elle a perdu les connotations qu'elle possédait au départ et est devenu un simple terme de périodisation historique. C'est sous cette forme qu'au milieu du XXe siècle, la notion de Neuzeit s'est définitivement établie dans l'histoire, la sociologie et l'histoire de la philosophie. Il est vrai qu'il est aussi de plus en plus souvent question de clore cette période historique en lui assignant une fin. Ici, cependant, le débat devient philosophique, et l'allemand recourt alors de préférence à die Moderne, qui porte le plus souvent la discussion sur la valeur de la modernité : rien en français ne permet de rendre ce déplacement d'accent.

La première occurrence de Neuzeit se trouve dans le dictionnaire des (1889). Ceux-ci opposent la Neuzeit à la (littéralement « la période d'avant ») et citent un vers du jeune révolutionnaire de 1870, dans lequel il se qualifie « d'enfant fiévreux et exalté de la Neuzeit regrettant encore un peu le temps ancien [die alte, sc. Zeit] ». Le terme exprime ici un sentiment de renouveau (Neu-zeit, littéralement « le temps nouveau »), un bouleversement affectant toute la vie et tous les individus, les excitations et les angoisses des contemporains; il s'applique au temps actuel, mais inscrit aussi l'individu dans la dynamique de l' qui entraîne chacun dans son élan, à savoir dans le général : c'est ce que rend l'expression française « les  », plutôt mieux que le mot même de «   ».

I. «   » : les déterminants historiographiques

Une série d'événements marque traditionnellement le début de la Neuzeit : la découverte de l'Amérique en 1492, c'est-à-dire l'ouverture du monde clos vers un infini potentiel, la proclamation des thèses de et le début de la Réforme en 1517, ainsi que l'invention de l'imprimerie. L'interprétation de certains de ces événements a donné lieu à des débats intenses : c'est le cas en particulier pour la Réforme, dans laquelle voyait une protestation d'esprits attardés contre la Renaissance italienne (L'Antéchrist, § 61), avant que ne rende un jugement plus nuancé, mettant en balance les éléments traditionnels (c'est-à-dire, pour lui, luthériens) et novateurs (calvinistes) de la Réforme (Die Bedeutung des Protestantismus für die Entstehung der modernen Welt, 1911).

Un consensus s'est pourtant dégagé entre les historiens pour décrire la Neuzeit à partir d'un certain nombre de traits dominants qui s'annoncent déjà bien avant 1500, ce qui permet de dégager une constellation historique de longue durée. Parmi eux, on retient de fait l'apparition de l'imprimerie, et l'ouverture qui en résulte d'un «   » ( ) : les médias de communication développés à partir du XVIe siècle sont, en allemand, qualifiés de neuzeitlich et non pas de modern, ce dernier mot restant réservé aux innovations techniques de l'industrialisation aux XIXe et XXe siècles. À cela on ajoute ordinairement le passage du féodalisme à un modèle économique capitaliste, le développement d'une classe nouvelle, la bourgeoisie, et la formation des États modernes. Divers concepts ont été éprouvés, associés, opposés pour fournir une explication plus complète de ce processus d'étatisation des sociétés : à côté de ceux bien connus d' et de «   » ( avec les différentes nuances qu'y introduisent et ), le couple formé par les concepts de et de ( ) parcourt toute l'historiographie du Saint Empire romain germanique, et s'impose comme l'une des composantes les plus remarquables de la réflexion sur la

II. «   », «   », «   » : problèmes de périodisation

L'histoire économique et politique introduit une différenciation de la Neuzeit en trois ou quatre phases. La première, celle de la va à peu près du temps des premières cités-États italiennes jusqu'à la fin de la guerre de Trente Ans qui conduisit à un nouvel ordre en Europe (1350-1650). La seconde est qualifiée de ou marquée par la formation d'un sujet moderne et les idéaux des Lumières. On la fait aller généralement jusqu'à la Révolution française, en insistant sur l'avènement de la bourgeoisie comme acteur historique. L'industrialisation et ses effets forment le trait essentiel de la troisième période désignée sous le nom de Cette redondance tautologique (neu, Neuzeit, neueste Zeit, etc.) révèle que la notion de Neuzeit implique toujours une conscience de la relativité historique de toute époque (R. Vierhaus,  « Vom Nutzen und Nachteil des Begriffs “ Frühe Neuzeit ”… », p. 14). Parmi ces expressions il n'y a que la Frühe Neuzeit, désignant à peu près la période entre 1450 et 1650, parfois allant jusqu'à 1800, qui ait été adoptée unanimement.

Les problèmes de définition et de délimitation d'une époque de la Neuzeit ont entraîné une réflexion historiographique de large ampleur. Ce concept est ainsi lié à la notion de crise (T. Aston, Crisis in Europe), ainsi qu'à la proposition de et d'autres pour penser une période de transition entres des époques historiques bien définies. L'idée de ce « seuil entre les époques » (Aspekte der Epochenschwelle) voire de ce « siècle de seuil » (Vierhaus, art. cit., p. 21) permet d'abandonner la recherche des limites exactes de la Neuzeit et de la penser plutôt comme un ensemble de changements divers et comme un processus pluriel et ouvert (ibid., p. 23). Il en va de même chez (Geschichtliche Grundbegriffe, t. 1, Introduction, p. XIV-XV); en introduisant l'idée d'un « temps de mise en selle » (Vorsattelzeit) de la modernité, où s'opère le « processus de traduction » des « topoi classiques » vers la « conceptualité “ moderne ” (neuzeitlich) », il opère une différenciation que d'autres historiens n'ont pas manqué d'utiliser dans leurs périodisations de l'histoire allemande (cf. Heinz Schilling, Aufbruch und Krise. Deutschland 1517-1648).

III. La «   », la et le

L'historiographie de la Neuzeit fait encore une large place aux transformations de la science. Le changement de la notion de et de la philosophie de la nature forme pour le trait essentiel de la Neuzeit (Das Ende der Neuzeit, p. 35 sqq.). Se référant à il considère l'homme moderne comme un au milieu de la nature qui n'a, bien entendu, plus rien de plaçait de même au centre de sa réflexion sur la Neuzeit l'idée d'un individu moderne devant se resituer par rapport à cet univers inconnu (Individuum und Kosmos in der Philosophie der Renaissance). Le commencement de la Neuzeit se situerait alors quelque part entre la théorie du savoir et de l'ignorance de et le matérialisme de Ce dernier est également un des personnages principaux de la Neuzeit pour (Die Legitimität der Neuzeit), bien qu'il choisisse le nom de pour marquer le tournant des temps modernes et le « pathétique » de cette révolution (Die kopernikanische Wende et Kopernikus im Selbstverständnis der Neuzeit, p. 343). L'homme ne se trouve plus au centre du monde; son excentricité entraîne son déracinement cosmologique et théologique ( ) compensé par une « curiosité » théorique (curiositas, theoretische Neugier) qui constitue comme la signature de la Neuzeit. La notion de Neuzeit se trouve ainsi couplée à celle de que Blumenberg, contre entend libérer de la longue tradition d'interprétation qui en a fait une « catégorie d'illégitimité historique » (« Kategorie geschichtlichen Unrechts »).

⇒ 2 encadré « Vor tid », « nutiden » (danois)

IV. «   », «   »

Si l'adjectif remplace de plus en plus souvent celui de le substantif reste uniquement applicable à la période historique qui commence vers le milieu du XIXe siècle. Le concept de apparaît en outre avec l'art et la littérature de cette époque et ses théorisations sont alors toujours de nature esthétique — de qui y voit « l'union de l'antique et du romantique » (Aesthetik oder Wissenschaft des Schönen, § 467) jusqu'à qui qualifie la modernité comme « l'art de la conscience la plus avancée » (Ästhetische Theorie, p. 57; sur le «   » de Baudelaire et l'interprétation philosophique de la modernité, voir V. Descombes, Philosophie par gros temps, 1989 et J. Habermas, Der philosophische Diskurs der Moderne, 1988). Après la Seconde Guerre mondiale, le mot Neuzeit semble de son côté avoir perdu ses connotations optimistes pour se réduire à un terme historique neutre, alors que le mot modern garde encore un reflet de l'idée d'un positif. Dans le débat sur la post-modernité et le néo-structuralisme qui a fait les beaux jours du dialogue philosophique franco-allemand dans les années 1980, c'est le terme die Moderne qui est retenu. Die Moderne, en deçà des notions qui lui sont associées (subjectivité, autonomie, autofondation) et de la critique dont celles-ci font l'objet, se pense fondamentalement comme un projet, ce qui introduit en elle une composante de absente de la notion de Neuzeit, du moins dans son usage actuel (voir J. Habermas, “ Die Moderne — ein unvollendetes Projekt ”, “ La modernité — un projet inachevé ”, 1980) : telle pourrait être la spécificité philosophique de die Moderne par rapport à die Neuzeit. Au moment où le projet de la modernité est remis en question, la fortune de la notion de Neuzeit semble ainsi avoir fait long feu en philosophie et ne garder une pertinence que dans les débats historiographiques sur la périodisation de la modernité. Il se pourrait cependant, au vu de la richesse de ces débats, que la puissance spéculative du concept de Neuzeit demeure. Au reste, l'originalité du projet philosophique de se mesure aussi au maintien du terme Neuzeit, qui signale une autre périodisation de la modernité prenant pour point de départ la Renaissance plutôt que l' et la , au contraire des penseurs de die Moderne. La différence entre Blumenberg et commence donc avec le choix des mots. Le problème de la «   » française serait alors de ne pas pouvoir rendre compte de cette bifurcation.

Gisela Febel


Bibliographie

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Outils

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© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.