lumière, lumières  [français]

hébr. /
gr. [λε`κόὖ], [ϕῶὖ]
lat. ,
all. (v.h.all. lio(t)ht);
angl. ;
it. ; /
dan.
esp. ;
néerl.
russe. (« lumière » et « monde »)
→  doxa, svet

Le vocabulaire indo-européen de la renvoie à ce qui est éclatant, resplendissant à partir de l'idée d'espace libre et dégagé pour l'activité humaine à ciel ouvert, par opposition à l'espace boisé et couvert. Solidaire de la sens privilégié par la tradition occidentale, la lumière sert de paradigme à la et à la raison. Quant au mouvement européen des son appellation a été rattachée par au nouveau statut de la lumière dans la physique moderne.

I. Le vocabulaire indo-européen de la lumière

L'ensemble des termes qui disent la lumière dans les langues européennes modernes (lat. ; it. ; esp. all. [v.h.all. lio(t)ht]; angl. ; néerl. dan. etc.) est issu de la racine indo-eur. *leuk-, d'où le grec [λε`κόὖ] « d'un blanc lumineux, éclatant », le latin lucere « briller », lustrare « illustrer », luna «   ». Le vocabulaire indo-européen de la lumière présente une remarquable parenté entre les familles grecque, romane et germanique, même si le grec n'est représenté en l'occurrence que par λε`κόὖ et ses dérivés (mais voir aussi phôs [ϕῶσ], encadré [1]).

⇒ 2 encadré [1] « Phôs », « phainô », « phêmi » (lumière, [se] montrer, parler): une Grèce ultra phénoménologique

L' adjectif [λε`κόὖ], comme du reste tous ceux qui ressortissent en grec ancien au vocabulaire de la désigne moins la blancheur en elle-même que son intensité, son éclat. Il qualifie le marbre; « la notion d'éclat apparaît bien dans l'emploi en rapport avec hêlios [ἥλιοὖ] soleil (Iliade, XIV, 185) et dans l'expression λε`κὴ ϕωνή = λαμπρὰ ϕωνή [leukê phônê = lampra phônê], “ voix éclatante ” chez Top. 106 a » ( ). On comparera avec argos [ἀργόὖ] (d'où dérive le lat. argentum) qui, pour dire aussi le luisant du blanc (l'argile, le blanc des yeux), dit cette fois l'éclair du rapide (la foudre, les chevaux, le chien d'Ulysse) et sert ainsi de nom aux Grecs : les «   » (cf. Chantraine, s.v. argos).

En latin, -inis n. (de *leuk-s-men> *louksmen> * lousmenlumen) diffère de lucis f. en ce qu'il a dû désigner d'abord un moyen d'éclairage, une « lumière », avec le sens concret que donnait à la formation le suffixe -men. Lux est la lumière « considérée comme une activité, une force agissante et divinisée, et spécialement “ lumière du jour ” […] lux est un terme plus général que lumen, et leurs emplois ne se recouvrent pas » (A. Ernout et A. Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine).

renvoie sous au lat. lucus, originellement « clairière », skr. loká- m. « espace libre, monde », lit. laûkas « champ », v. h. all. loh «  clairière ». « Ce mot indo-européen désignait l'espace libre et clair, par opposition à ce qui est boisé —le bois, le couvert, étant le grand obstacle à l'activité de l'homme », notent et s.v. lucus, en renvoyant au groupe de lux (cf. aussi l'étymologie possible, mais contestée, du fr. lucarne, J. Picoche, Dictionnaire étymologique du français). Ces rapprochements, entre éclaircie de la clairière et clarté de la lumière, ne vont pas de soi. On ne confondra pas l'angl. « lumière » (lat. lux) avec son homonyme light « léger » (lat. levis), apparenté à all. leicht, lichten, et l'on s'aidera de pour penser l' comme condition de la lumière.

⇒ 2 encadré [2] « Lichtung », « clairière », « éclaircie », « allégie »

II. La la et l'

La jouit dans le vocabulaire de la pensée occidentale d'un privilège solidaire de celui de la parmi les cinq sens, au point que celle-ci va servir de dénominateur commun aux autres sens, comme l'a remarqué, à la fin de l'Antiquité, (Conf. X, 35, 54) :

« Ad oculos enim proprie pertinet. Utimur autem hoc verbo etiam in ceteris sensibus, cum eos ad cognoscendum intendimus. Neque enim dicimus : audi quid rutilet, aut : olefac quam niteat, aut : gusta quam splendat, aut : palpa quam fulgeat : uideri enim dicuntur haec omnia. Dicimus autem non solum : uide quid luceat, quod soli oculi sentire possunt, sed etiam : uide quid sonet, uide quid oleat, uide quid sapiat, uide quam durum sit [C'est aux yeux en effet qu'appartient en propre la vision. Mais nous usons de ce terme même pour les autres sens, lorsque nous les appliquons à connaître. Oui, nous ne disons pas : “ Écoute comme cela brille ”, ni : “ Sens comme cela luit ”, ni : “ Goûte comme cela resplendit ”, ni “ Touche comme cela éclaire ”. C'est “ voir ” que l'on emploie, en effet, dans tous ces cas. Or nous disons non seulement : “ Vois comme cela brille ” —et cela, les yeux seuls peuvent le percevoir —mais aussi : “ Vois comme cela résonne, vois comme cela sent, vois comme cela a du goût, vois comme c'est dur ”]. »

Un primat de la vue s'exprime ici, illustré et conforté par la manière commune de s'exprimer, voire une tradition « photologique ». L'éclat du soleil, appelé [λε`κόὖ] par (cf. supra), deviendra, dans la célèbre allégorie de la caverne chez (République VII), l'analogon de l'éclairage procuré par l'Idée du par opposition à la pénombre qui règne dans la caverne.

La lumière solaire demeurera chez le paradigme de la connaissance, dans le texte programmatique de la Regula ad directionem ingenii I :

« …cum scientiæ omnes nihil aliud sint quam humana sapientia, quæ semper une et eadem manet, quantumvis differentibus subjectis applicata, nec mejorem ab illis distinctionem mutuatur, quam a rerum, quas varietate… […comme toutes les sciences ne sont rien d'autre que la sagesse humaine, qui demeure toujours une et semblable à soi, si différents que puissent être les sujets auxquels elle s'applique, et qu'elle n'en reçoit pas plus de diversité que la lumière du soleil de la variété des choses, qu'elle illumine…]. » [nous soulignons.]

Sur les sources de « la métaphore d'un soleil rayonnant pour signifier l'universalité d'un entendement omniscient », cf. J.-L. Marion, in Règles utiles et claires…, p. 91-93, qui conclut : « Faudrait-il conclure que le rapport “ solaire ” d'un entendement aux vérités se trouve, avec Descartes, transposé du divin à l'humain ? » La fin de la même Règle I n'évoque pas par hasard le « lumière naturelle de la raison » : un passage décisif s'accomplit en effet de la lumière extérieure à celle dont l'esprit humain est porteur comme lumen naturaleratio. C'est « la lumière de la raison » (Descartes), « le jour de la raison » (Boileau, Art poétique, I, 19), « la lumière naturelle de la raison » (Leibniz, Théodicée, § 120) —seule propre à éclairer « un homme qui marche seul et dans les ténèbres » (Descartes, Discours de la méthode, A.-T. 6, p. 16, l. 30-31). « Tremblez que le jour de la raison n'arrive », dira au siècle suivant (Dictionnaire philosophique, art. Abbé).

III. L'«   »

A. L'émergence d'un terminus technicus

Conjuguée avec l'avènement du rationalisme moderne, la détermination de la comme va amener la caractérisation du XVIIIe siècle comme «   » (en esp. it. / angl. ), mais en all. issu de l'adjectif klar, du lat. clarus, fr. clair. L'expression es klart auf (aufklaren, sans alternance vocalique) se dit d'abord du temps qui s'éclaircit, du ciel qui se dégage, par un emprunt de l'allemand au vocabulaire des marins néerlandais (cf. Duden). D'où le verbe transitif aufklären, au sens du français éclairer (l'Aufklärer n'est pas seulement l'esprit éclairé ou le philosophe des Lumières, mais l'éclaireur au sens militaire de la reconnaissance), et la formation, au XVIIIe siècle, du terme Aufklärung comme concept philosophique, terminus technicus. En 1784, ressent encore le terme comme un néologisme :

« Die Worte sind in unsrer Sprache noch neue Ankömmlinge. Sie gehören vor der Hand bloß zur Büchersprache. Der gemeine Haufe verteht sie kaum [Les termes Aufklärung, Kultur, Bildung (formation) sont encore en notre langue de nouveaux arrivants. Ils n'appartiennent pour le moment qu'à la langue livresque. La grande masse ne les comprend guère]. »

Le terme Aufklärung n'en garde pas moins un étroit rapport sémantique, sinon lexical, avec la comme le montre la définition qu'en donne (Sechs Fragen zur Aufklärung) :

« Was ist Aufklärung ?
Antwort : Das weiß jedermann, der vemittelst eines Paars sehender Augen erkennen gelernt hat, worin der Unterschied zwischen Hell und Dunkel, und besteht.
[Qu'est-ce que l' Aufklärung ?
Réponse : c'est ce que sait pertinemment tout un chacun qui, ayant des yeux pour voir, a appris à reconnaître par leur moyen où réside la différence entre le clair et l'obscur, entre la lumière et les ténèbres]. » [nous soulignons.]

ou encore dans cette déclaration de (Werke, t. 1, p. 201, apud Grimm) :

« Man spricht viel von Aufklärung und wünscht mehr Licht, mein gott, was hilft aber alles Licht, wenn die Leute entweder keine Augen haben, oder die, welche sie haben, vorsätzlich verschlieszen [on parle beaucoup d'Aufklärung et on aspire à plus de lumière, mais, grands dieux, à quoi peut donc bien servir toute la lumière que l'on voudra, si les gens soit n'ont pas des yeux pour voir, soit, s'ils en ont, les ferment à dessein]. »

Il appartient à la lumière qu'est la raison d'apporter partout les lumières de la raison, de rejeter préjugés et superstitions, à l'égard desquels l' se veut libération (Kant, Was ist Aufklärung [Qu'est-ce que les Lumières ?],1783), dans les ténèbres de l' —en allemand, le contre-concept d'Aufklärung est

⇒ 2 encadré [3] Haskalah

B. Critique des et statut de la lumière dans la physique moderne

qui est précisément l'auteur d'une Apologie der Schwärmerei (1788), et se démarque donc des parmi ses contemporains, a rattaché de manière très originale le mouvement français puis allemand des au nouveau statut de la telle que la construit la physique moderne comme science mathématique de la nature, anticipant ainsi les critiques que adressera, dans L'Œil et l'Esprit (ch. 3), à la Dioptrique de

« Das war wegen seines mathematischen Gehorsams und seiner Frechheit ihr Liebling geworden. Sie freuten sich, daß es sich eher zerbrechen ließ, als daß es mit gespielt hätte, und so benannten sie nach ihm ihr großes Geschäft, [La lumière était devenue leur thème de prédilection, en raison de son obéissance (aux lois des) mathématique(s) et de son arrogance. Ils se sont réjouis de voir qu'elle se laisse réfracter plutôt que de s'iriser (“ jouer avec des couleurs ”), et c'est d'après elle qu'ils ont donné à leur grande affaire le nom d'Aufklärung] » (Die Christenheit oder Europa [1799], Novalis Werke, p. 509).

déclarait en effet, dans le Discours I de sa Dioptrique (A.-T., VI, p. 85, l. 1-4) : « que ces couleurs ne sont autre chose, dans les corps qu'on nomme colorés, que les diverses façons, dont ces corps la [= lumière] reçoyuent & la renvoyent contre nos yeux… »

Ailleurs (lettre à Mersenne de décembre 1638, A.-T. II, p. 469, l. 1-2), définira la lumière comme « c'est ce seul poussement en ligne droite qui se nomme Lumière ». aura ainsi établi une généalogie du projet même de l' des Lumières, ainsi que de l'appellation qu'elles ont revendiquée, en se référant à l'histoire des sciences, c'est-à-dire en rattachant ce projet à la manière nouvelle d'aborder le phénomène de la lumière dans la physique moderne, de Descartes à Les Lumières s'appellent aussi parfois, en français, la lumière (Littré, s.v., sens 13), comme l'atteste telle déclaration de (lettre à Gallitzin du 14 août 1767) qui vient illustrer a contrario la généalogie proposée par Novalis : « Je vois avec plaisir qu'il se forme dans l'Europe une république immense d'esprits cultivés : la lumière se communique de tous côtés » [nous soulignons].

Aux yeux de c'est donc sur la base d'une conception réductive (et réductrice) de la lumière, d'un rétrécissement d'optique propre à la physique moderne qu'ont pu germer et prendre leur essor le mot et l'idée de Lumières. À contre-courant du projet même de la science moderne comme science mathématique de la nature, Novalis demeure ici le témoin d'une tradition platonicienne, voire néo-platonicienne, plotinienne de la lumière, comme répondant à (Gespräche, t. 2, p. 245) : « Quoi donc ! La lumière ne serait là que lorsque vous la voyez ? Non ! C'est plutôt vous qui ne seriez pas là si la lumière elle-même ne vous voyait. »

Selon en effet (Ennéade, V 3, 17, 28) : « Ce que l'âme doit voir, c'est la lumière par laquelle elle est illuminée. Car le soleil non plus n'est pas vu dans la lumière d'un autre. Comment cela se réalisera-t-il ? Retranche toutes choses. » « Ce qu'il faut voir, c'est ce qui nous fait voir; c'est la lumière qui est à l'origine de notre  » (P. Hadot, Plotin ou la simplicité du regard, p. 106), et non seulement son objet. C'est ce que l'œil a de « solaire » (sonnenhaft), comme dira au début d'un célèbre quatrain :

« Wäre nicht das Auge sonnenhaft
Wie könnten wir das Licht erblicken ?
[Si l'œil n'était solaire,
Comment pourrions-nous voir la lumière ?] »

Le passage de la lumière extérieure, solaire, aux « lumières » qui sont celles de l'esprit humain suscitera aussi, par contre-coup, une singulière réévaluation de la lumière qui n'est pas le fait de l'esprit humain, ou de la raison : c'est toujours à la lumière, mais tout autrement entendue, que continue à faire référence, chez l'

Pascal David


Bibliographie

Augustin, Confessions, trad. fr. E. Tréhorel et G. Bouissou, Institut d'Études Augustiniennes, « Bibliothèque augustinienne », t. 14, 1962, 2e éd. 1992.

Descartes René, Discours de la méthode, éd. Adam-Tannery, t. 6, Vrin, 1973;
Regulæ ad directionem ingenii, t. X; Règles utiles et claires pour la direction de l'esprit et la recherche de la vérité, traduction selon le lexique cartésien et annotation conceptuelle par J.-L. Marion avec des notes mathématiques de P. Costabel, Nijhoff, La Haye, 1977.

Hadot Pierre, Plotin ou la simplicité du regard, Gallimard, 1997.

Goethe Johann Wolfgang von, Gespräche, W. von Biedermann (éd.), Leipzig, 1909.

Merleau-Ponty Maurice, L'Œil et l'esprit, Gallimard, 1964.

Novalis, Die Christenheit oder Europa [1799], in Werke, Munich, Beck, 1969, 2e éd. 1981.

Voltaire, Correspondance, T. Besterman (éd.), Gallimard, « La Pléiade », 1978-1987, 13 vol.

Wieland Christoph, Mendelssohn Moses, cf. textes réunis dans le volume Was ist Aufklärung ?, Stuttgart, Reclam, 1974.

Outils

Chantraine Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots, Klincksieck, 1968. « Duden », Etymologisches Wörterbuch, Mannheim, Dudenverlag, 1963.

Ernout Alfred et Meillet Antoine, Dictionnaire étymologique de la langue latine. Histoire des mots, Klincksieck, 4e éd. 1967.

Grimm Jacob et Wilhelm, Deutsches Wörterbuch, Leipzig, Hirzel, 1854; rééd. 1984.

Picoche Jacqueline, Dictionnaire étymologique du français, Robert, Paris, 1983.
« Pons », Wörterbuch Deutsch-Französisch, Klett, 1999.

Voltaire, Dictionnaire philosophique, Flammarion, « GF », 1964.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.