leggiadria  [italien]

fr. grâce, beauté, élégance, légèreté

all.
angl.
→  art, baroque, disegno, mimesis

Terme aujourd'hui désuet, renvoyant à une élégance affectée, provient du latin levitus et du provençal. C'est pendant la Renaissance italienne que la leggiadria devient l'expression d'une quasi naturelle, nullement divine mais ancrée dans la réalité mondaine, d'une tension entre le et l' dont elle se veut le point d'équilibre. Ses traductions seront alors; grâce, Vers la fin du XVIe siècle cependant, au temps de la Contre réforme et de la perte, par l'Italie, de son autonomie, le sens du terme se déplace; la leggiadria prend plutôt la signification d'une beauté où l'artificiel l'emporte sur le naturel et devient ainsi l'une des qualités majeures de l'homme de cour dans les traités de comportement. Leggiadria désigne alors la capacité de construire une sphère sociale à l'écart des véritables conflits politiques, et se présente comme une feinte spontanéité dont l'expression la plus pertinente est (une affectée), comme dans le Cortegiano de (1528) qui eut maints lecteurs dans l'Europe des cours. En ce nouveau sens, ses traductions pourront être « gaillardise » et (« habileté, adresse », formé sur ).

I. L'éducation de la  ?

A. La de la biche et de la femme aimée

Le terme de connaît son origine et sa plus grande fréquence dans la poésie amoureuse; il renvoie à la beauté féminine ou à l'élégance propre aux animaux que l'on peut, en principe, dresser. Car, dans la leggiadria, il est en fait question d'éduquer la jusqu'à faire apparaître l'acquis comme naturel. Cette coloration traverse la poésie en langue vulgaire, depuis jusqu'aux poètes Chez par exemple, leggiadria est la grâce toute particulière de la biche et de la femme aimée, toutes deux caractérisées par une élégance spontanée mais précieuse;

« La colère funeste se retire de son visage,/ et Vanité résiste encore un peu face à elle;/ chaque douce vertu est sa compagne,/ Beauté la montre du doigt et Leggiadria aussi [Ira dal volto suo trista s'arretra,/ e poco, avanti a lei, Superbia basta;/ ogni dolce virtù l'è in compagnia,/ Biltà la mostra a dito e Leggiadria] » (Le Stanze, I, 45).

B. «   » et loi

Au XVe siècle, ce terme exprime une oscillation entre le et l' aux contours assez flous. Au XVIe, avec l'exigence de systématisation et de classification des genres littéraires comme des systèmes politiques, de nombreux traités d'amour ou de poétique s'attachent à distinguer entre la la et la Le cas le plus frappant est le dialogue intitulé Il Celso. Della bellezza delle donne, dressant une taxinomie des termes utilisés pour dire la beauté, se sert d'une fausse étymologie pour faire dériver leggiadria non pas de mais de (legge);

« Comme d'aucuns le veulent et selon la force même du vocable, la leggiadria n'est rien d'autre que l'observance d'une loi tacite, qui est faite et promue par la nature pour vous, les femmes, pour que vous mouviez, portiez et agenciez votre personne entière tout comme les membres particuliers avec grâce, modestie, mesure, discrétion, de sorte que nul mouvement ou action ne soit sans règle, sans manière, sans mesure ou sans dessein [La leggiadria non è altro, come vogliono alcuni, e secondo che mostra la forza del vocabolo, che un'osservanza d'una tacita legge, fata e promulgata dalla natura a voi donne, nel muovere, portare e adoperare così tutta la persona insieme, come le membra particolari, con grazia, con modestia, con misura, con garbo, in guisa che nessun movimento, nessuna azione sia senza regola, senza modo, senza misura o senza disegno] » (Il Celso, Discours I, p. 39; notre traduction).

La continue donc de désigner une plus que gracieuse, mais elle commence à perdre, pour ainsi dire, en légèreté; il lui faut la la le Ainsi, l'équilibre entre le naturel et l'artificiel semble s'infléchir vers l'artificiel ou, tout au moins, vers la construction d'un ordre conséquent et programmé. Ce n'est pas un hasard si cette exigence est particulièrement forte dans le genre naissant des traités d'art; le principe d' de la nature y entre en compétition avec l'idée d'une mise en œuvre selon les intentions de l'auteur et grâce à son savoir-faire. Les avis sont alors partagés; l'accent tombe tantôt sur le naturel, tantôt sur l'artificiel, mais c'est dans la deuxième direction que les humanistes semblent s'engager.

C. «   » et dépassement de la nature

L'équilibre de la se trouve encore maintenu dans la traduction en italien par du De re œdificatoria d' là où l'humaniste avait utilisé le terme latin pour désigner un certain ordre obtenu en suppléant aux insuffisances de la nature même, le traducteur choisit en 1550 le vocable leggiadria. La leggiadria confère à la beauté à la fois son principe d'ordre et d'harmonie, et le pouvoir d'accomplir les projets qui n'ont pas abouti au sein de la nature :

« La beauté est un certain accord et concordance des parties, quelle que soit la chose où ces parties se trouvent, cette concordance étant obtenue par une mesure déterminée, par un ordre et par une disposition, à savoir la leggiadria, laquelle est la visée principale que recherchait la nature [La bellezza è un certo consenso, e concordantia delle parti, in qual si voglia cosa che dette parti si ritrovino, la qual concordantia si sia avuta talmente con certo determinato numero, finimento, e collocatione, qualmente la leggiadria ciò è, il principale intento della natura ne ricercava] » (Alberti, L'Architettura, trad. it. C. Bartoli, Florence, Torrentino, 1550, VI, 2).

Mais si, dans la traduction de Bartoli, la reste une référence majeure, à la même date, distingue nettement la de la et considère celle-ci avant tout comme exempte de elle excède la nature et les règles de l'harmonie proportionnelle. Ses modèles sont ainsi ses contre-modèles les peintres les plus sensibles à la référence à l'univers « naturel ».

II. La nouvelle morale et la vertu de légereté ?

A. «   », «   » et «   »

Le glissement vers la signification d' et même d' s'opère de manière plus marquante dans l'utilisation de par les traités de de la seconde moitié du XVIe siècle. Avec la perte de l'autonomie italienne et la Contre réforme, une nouvelle morale du comportement se développe dans les cours; les hommes de lettres élaborent une rhétorique qui s'appuie sur l'écart ménagé entre le for intérieur et l'exhibition publique. La leggiadria acquiert alors un sens voisin de la telle qu'elle est illustrée par dans Il Cortegiano (1528), qui consiste à dissimuler les efforts de l' sous une apparence de Cette morale trouvera, bien plus tard, une justification théorique dans La Dissimulazione onesta (1641) de pour qui le déguisement de la spontanéité et de ses opinions propres constitue un mode de survie. Leggiadria devient, en effet, dans nombre de traités de la Contre-Réforme ce qui caractérise l'espace intermédiaire entre le privé et le public, l'inné et l'acquis, la sincérité et le mensonge, espace qui est aussi celui de l'entregent, de la distance négociée où se déploie la sociabilité propre à la leggiadria : la Dans son Galateo (1558), situe ainsi la leggiadria dans le registre des Elle est toujours au centre de l'activité consistant à comunicare e usare, entretenir des liens qui rendent deux hommes moins étrangers l'un à l'autre, moins ennemis. Mais elle se définit aussi comme un travail sur les inconvenances du sans l'élégance de contenir son corps, le beau et le bon divorcent. (1598) traduit ainsi en français la définition de la leggiadria qui figure dans le Galateo :

« L'élégance [leggiadria] n'est en quelque sorte rien d'autre qu'une certaine lumière qui se dégage de la convenance des choses qui sont bien composées et bien divisées les unes avec les autres et toutes ensemble : sans cette mesure, le bien n'est pas beau, ni la beauté plaisante » (trad. fr. Jean de Tournes, 1598, rev. A. Pons, ch. 27, p. 101-102).

B. L'immanence de la légéreté

C'est en ce sens que la est traduite et adaptée dans les grandes sociétés de cour européennes. Toutefois, sa vie est de courte durée : (Renaissance und Barok, 1888) vit dans la disparition de l'univers de la leggiadria (die graziöse ) l'un des éléments majeurs du passage entre et la ligne de fracture passerait par le goût pour les masses, la couleur, la spirale, supplantant celui des contours, du dessin, de la légèreté. Au XVIIIe siècle, la leggiadria est complètement occultée par la distinction entre la et la chez les néoclassiques tels que l'art aspire à la divinisation, et ne peut par conséquent être considéré comme simplement mondain. Si la grâce semble chez s'agissant de la beauté en mouvement, reprendre les traits de la leggiadria, elle vise en réalité à fonder la synthèse entre la et la supra-sensible. Or la leggiadria ne se veut aucunement transcendante au réel. Ancrée dans la réalité mondaine, elle en suspend certaines règles pour construire des mondes contigus, pris dans un équilibre fragile entre l'artificiel et le naturel, et non pour faire intervenir la dimension de la Comme Guido Cavalcanti qui échappe chez à la poursuite, par un bond « d'une grande légèreté » et retombe de l'autre côté de l'Orto San Michele, elle ne nie pas la nécessité du réel, mais cherche seulement les points d'appui d'où faire un saut svelte et léger, un rien qui sauve. reprend ce récit dans ses Lezioni americane (1988) en recommandant la aux écrivains du prochain millénaire comme l'une des consignes majeures, quoique oubliée, de la littérature occidentale, héritière de l'humanisme de la Renaissance.

Fosca Mariani-Zini


Bibliographie

Alberti Leon Battista, De Pictura [1435], Roma-Bari, Laterza, 1980 (texte latin et italien); De la peinture, trad. fr. J.-L. Schefer, Macula, 1992; - De re aedificatoria [1452], éd. et trad. it. G. Orlandi, Milan, Il Polifilo, 1966.

Castiglione Baldassare, Il Cortegiano [1528], Turin, UTET, 1955; La Seconda Redazione del Cortegiano, éd. crit.G. Ghianassi, Florence, Sansoni, 1968; Le Livre du courtisan, trad. fr. A. Pons, Lebovici, 1987.

Della Casa Giovanni, Il Galateo [1558], Turin, UTET, 1970; Galatée, trad. fr. A. Pons, d'après la version J. de Tournes [1598], Quai Voltaire, 1988.

Firenzuola Agnolo, Il Celso. Della bellezza delle donne di M. Agnolo Firenzuola fiorentino [1548], nouv. éd., In Venetia, per Giouan, Griffio, Ad instantia di Pietro Boselli, 1552.

Politien [Poliziano] Angelo, Le Stanze [1478], Milan, Garzanti, 1992.

Vasari Giorgio, Le Vite de' più eccellenti pittori, scultori ed architettori [1550-1568], Florence, Sansoni, 1966-1969, La Vie des meilleurs peintres et architectes, éd. et trad. fr. A. Chastel (dir.), Berger-Levrault, 1983.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.