ingenium  [latin]

fr. esprit

ar. [الحدس]
gr. [εὐϕυΐα]
all.
angl.
esp.
it.
→  mot d'esprit, baroque, comparaison, génie

Le mot employé dans le latin courant de l'Antiquité et, dans le latin philosophique, jusqu'à l'époque moderne, est d'une grande richesse de sens. Parmi les langues romanes, seuls les mots en italien et en espagnol ont conservé l'essentiel de cette richesse. En français, les nombreux dérivés d'ingenium n'ont gardé que des rapports partiels et plus ou moins lointains avec leur source, et le terme souvent employé comme un équivalent, a des connotations très particulières. L'anglais l'allemand ont, eux, une étymologie différente et ne restituent que de manière restreinte la constellation signifiante exprimée par le mot latin, qui présente ainsi aux traducteurs modernes des difficultés proprement insurmontables.

I. «   », «   » [εὐϕυΐα]

(in-geno, ) se rattache à une importante famille indo-européenne de mots se rapportant à l'engendrement et à la naissance. Son usage, dans la langue latine, se répartit autour de quatre thèmes sémantiques distincts, mais clairement reliés les uns aux autres, qui sont énumérés dans le Totius latinatis lexicon de (1865). Ingenium désigne d'abord les qualités innées d'une chose (Vis, natura, indoles, insita facultas). En second lieu, il s'applique aux êtres humains et à leurs dispositions naturelles, leur tempérament, leurs manières d'être (natura, indoles, mores). Puis il exprime, parmi les dispositions naturelles de l'homme, l'intelligence, l'habileté, l'inventivité (vis animi, facultas insita excogitandi, percipiendi, addiscendi, solertia, inventio). Enfin, par métonymie, il désigne les hommes qui sont particulièrement doués de cette faculté (ingenia est synonyme de homines ingeniosi).

Dans tous ces différents emplois, exprime, lorsqu'il s'agit de l'homme, l'élément inné en lui de productivité, de créativité, de capacité de dépasser et de transformer le donné, qu'il s'agisse de la spéculation intellectuelle, de la création poétique et artistique, du discours persuasif, des innovations techniques, des pratiques sociales et politiques. « Il faut », écrit « un ingenium puissant pour détacher son esprit [mentem] des sens [a sensibu], et détacher sa pensée [cogitationem] de l'habitude » (Tusculanes, I, 16, 38). Et ailleurs il parle du qui apparente les hommes aux dieux. Mais c'est dans le domaine de la rhétorique qu'il s'attache avec le plus de soin à montrer l'importance de l'ingenium comme facteur de l' oratoire : « Comme l'invention oratoire exige trois conditions, la pénétration de l'esprit [acumen], le savoir méthodique ou art, enfin l'application, je ne peux refuser le premier rang à l'ingenium » (De oratore, II, 35, 147-148). On voit que l'ingenium est ici assimilé à sa qualité principale, l' un mot qui désigne le caractère aigu (acutus), pénétrant, fin, de quelque chose (d'acutus dérive l'acutezza, en italien, l' en espagnol, dont l'équivalent est la «   » en français). En quoi consiste l'action de l'ingenium ? À « sauter par-dessus ce qui est à nos pieds [ingenii specimen est quodam transilire ente pedes positum] », pour saisir les relations, les entre des choses qui peuvent être très éloignées les unes des autres. On comprend pourquoi la capacité à former des c'est-à-dire à opérer des déplacements du sens des mots pour les rapprocher, est, pour Cicéron, une des manifestations privilégiées de l'ingenium dans le domaine du discours persuasif et de la poésie.

Sur ce point, il ne fait que reprendre ce qu' dit de l' [εὐϕυΐα], la « bonne disposition naturelle », proche du sens premier d' qui est nécessaire pour trouver les ressemblances et faire des métaphores réussies : « Ce qui est de beaucoup le plus important, c'est d'exceller dans les métaphores. En effet c'est la seule chose qu'on ne peut prendre à autrui, et c'est un indice de dons naturels [εὐϕυΐα]; car bien faire les métaphores, c'est bien apercevoir les ressemblances » (Poétique, 22, 1459a 7, voir comparaison, encadré 1: La définition aristotélicienne de la métaphore).

⇒ 2 encadré [1] Intuition

II. «   »/ «   » humaniste et baroque

La signification technique que le terme a prise dans le domaine de la rhétorique et de la poétique se transmettra au long des siècles, au détriment de la richesse et de la profondeur de sens philosophique que le mot suppose. L'humanisme de la Renaissance, cependant, continue à attribuer à l'ingenium en tant que faculté spécifique une puissance incomparable dans le domaine de la connaissance et de l'action. L'Espagnol écrit, dans son Introductio ad sapientiam (1524), que l'ingenium, apanage de la créature humaine, est « la force d'intelligence destinée à ce que notre esprit examine les choses une par une, sache ce qui est bon à faire et ce qui ne l'est pas ». Il « se cultive et s'aiguise au moyen de beaucoup d'arts; il est instruit d'une grande et admirable connaissance des choses, par laquelle il saisit plus exactement les natures et les valeurs des choses une par une. »

On a pu dire que l' à la fin du XVIe et dans la première moitié du XVIIe siècle, était devenu un concept ou par excellence, en faisant référence à des auteurs comme avec son Examen de ingenios, para las sciencias (1575), avec Delle acutezze, che altrimenti spirite, vivezze e concetti, volparmente si appellano (1630) et I fonti dell'ingegno ridotti ad arte (1650), avec Il Cannocchiale aristotelico, o sia Idea dell'ameuta et ingeniosa elocutione. che serve a tutta l'arte oratoria, lapidaria et simbolica (1654), avec Agudeza y arte de ingenio (1648). Longtemps ces textes ont été étudiés d'un point de vue purement esthétique, en relation avec les courants littéraires du du du de la À y regarder de plus près, on s'aperçoit que l' des Italiens, l' des Espagnols, n'ont pas seulement des effets stylistiques et ornementaux, mais ont aussi, et même en premier lieu, une fécondité dans l'ordre de la connaissance et de l'existence morale et sociale. dans El discreto (1646), qui dépeint l'« homme de discernement », souligne que l'ingenio appartient à « la sphère de l'entendement », et le définit précisément comme « la vaillance de l'entendement », son œuvre étant le concepto, qui établit immédiatement une corrélation entre des phénomènes éloignés les uns des autres. Il permet ainsi à l'homme, en répandant une « lumière divine », de « déchiffrer le monde » qui demeurerait sans lui muet et inconnu.

Le dernier et sans doute le plus grand représentant de cette antique tradition humaniste qui fait de l' la faculté humaine par excellence est qui, dans le De nostri temporis studiorum ratione (1709) et le De antiquissima Italorum sapientia (1710), réactive la théorie cicéronienne de l'ingenium pour opposer sa fertilité « topique » à la stérilité de la méthode analytique et déductive de Et dans la Scienza nuova (1725, 1730, 1744), partant de la constatation que l' en tant que puissance imaginative fertile en est le propre de la jeunesse, il lui donne une place centrale dans la vie des singulièrement dans les stades premiers de leur développement, quand les hommes créent « poétiquement » leur monde (voir Dichtung, encadré 1: « Verum factum » et sagesse poétique chez Vico).

III. L' français

Dans le De ratione, remarque que « les Français, quand ils veulent donner un nom à cette faculté mentale qui permet de relier de manière rapide, appropriée et heureuse des choses séparées et que nous appelons ingegno, emploient le mot ( ), et de cette puissance mentale qui se manifeste dans la synthèse, ils font quelque chose de tout simple, parce que leurs intelligences exagérément subtiles excellent dans la finesse du raisonnement plutôt que dans la synthèse ». Quelle que soit la valeur de cette explication, le fait est que le français, dont le vocabulaire est cependant si riche en dérivés d' ( ), ne possède pas d'équivalent du mot latin, à la différence de l'italien et de l'espagnol. Assez tôt le terme dont la gamme des significations est extrêmement vaste, a été employé pour le traduire, au prix de beaucoup d'équivoques, étant donné le caractère vague du mot français. dans son Discours de l'esprit (1677), écrit par exemple : « Il me semble que l'esprit consiste à comprendre les choses, à les savoir considérer à toutes sortes d'égard, à juger nettement de ce qu'elles sont, et de leur juste valeur, à discerner ce que l'une à de commun avec l'autre, et ce qui l'en distingue, et à savoir prendre les bonnes voies pour découvrir les plus cachées. » Il ajoute que « c'est un grand signe d'esprit que d'inventer les Arts et les Sciences ». Et il est évident que l'«   », que l'ami de Méré, oppose au cartésien «   », a beaucoup de points communs avec l'ingenium baroque. Au XVIIIe siècle, on retrouve la même référence dans la définition que donne de l'esprit dans l'article « Esprit » de L'Encyclopédie de et

« Ce mot, en tant qu'il signifie une qualité de l'âme, est un de ces termes vagues, auxquels tous ceux qui les prononcent attachent presque toujours des sens différents. Il exprime autre chose que jugement, génie, goût, talent pénétration, étendue, grâce, finesse; et il doit tenir de tous ces mérites : on pourrait le définir, raison ingénieuse. »

IV. «   » et «   »

Dans le vocabulaire anglais, on considère généralement que est l'équivalent le plus proche du mot latin (il est à signaler que Wit, comme en allemand, se rattache à une racine différente de celle d' et se réfère à la notion de savoir, et non à celle de « talent naturel »). Chez dans une tradition de pensée qui n'est pas celle de l'intellectualisme rationaliste, le Wit conserve quelque chose de la puissance d' que recèle l'ingenium cher à l'humanisme rhétorique.

⇒ 2 encadré [2] « Wit and/or humour »

De fait, il ne saurait y avoir de véritable adéquation de sens entre et comme le montrent les difficultés des traducteurs anglais de qui proposent les termes wit, pour essayer d'approcher la richesse sémantique d' dans les textes vichiens.

La situation est identique en allemand. Il est intéressant de voir comment donne, dans deux contextes différents, deux équivalents différents pour le même mot Dans la Critique de la faculté de juger (« Analytique du sublime »), il définit le génie ( ) comme « la disposition innée de l'esprit [ ] (ingenium) par le truchement de laquelle la nature donne ses règles à l'art » (§ 46). Dans l'Anthropologie du point de vue pragmatique, après avoir dit que « la faculté de trouver le particulier pour l'appliquer au général (la règle) est le  », il ajoute que, de même, « la faculté de penser le général pour l'appliquer au particulier est le Witz (ingenium) […] Dans l'un et l'autre cas, l'éminence du talent consiste à remarquer les petites ressemblances ou dissemblances. Cette faculté est le [acuité de l'esprit] ( ) » (§ 44). Pour définir ce qu'il entend par Kant a donc recours au vocabulaire de la rhétorique classique, avec l'ingenium et son acumen, mais tout en reconnaissant la « richesse » du Witz, il en réduit la portée au champ anthropologique de la vie mondaine, et l'assimile à « une sorte de luxe intellectuel » qu'il oppose à « la forme commune et saine de l'entendement ». Les traductions françaises reflètent la difficulté qu'il y a à rendre le mot Witz dans ce texte. Parmi les versions récentes de l'Anthropologie, l'une, dans le passage qui vient d'être cité, propose classiquement «   » (Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, trad. fr. M. Foucault, 1970, p. 71), une autre, pour marquer le rapport indiqué par Kant lui-même avec ingenium, parle d'«   » (ibid., trad. fr. A. Renaut, 1993, p. 149), une troisième de «   » (ibid., trad. fr. P. Jalabert, 1986, p. 1019).

⇒ 2 encadré [3] Le « Witz » selon Freud et ses traductions

est ainsi une notion en elle-même claire, malgré sa complexité et sa richesse, mais que certaines langues nationales, et non des moindres du point de vue de la philosophie, ne parviennent pas à rendre de façon satisfaisante.

Alain Pons


Bibliographie

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Vico Giambattista, La Méthode des études de notre temps [De nostri temporis studiorum ratione], in Vie de Giambattista Vico écrite par lui-même. Lettres. La méthode des études de notre temps, éd. et trad. fr. A. Pons, Grasset, 1981.
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— La Science nouvelle [Principi di scienza nuova d'intorno alla comune natura delle nazioni, 1744], trad. fr. A. Doubine, Nagel, 1953.

Outils

Johnson Samuel, Dictionary of the English Language, Londres, 1755.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.