fancy / imagination  [anglais]

fr. fantaisie, imagination

→  imagination [phantasia] et génie, image [Bild], mimêsis, sublime

Au début du chapitre IV du Salon de 1859 sur Le Gouvernement de l'imagination, cite en anglais et traduit aussitôt en français un texte de dans lequel il voit la confirmation d'une de ses idées, mais dans lequel aussi il est permis de repérer une distinction depuis longtemps à l'œuvre dans les textes théoriques anglais : « Par imagination [ ], je ne veux pas seulement exprimer l'idée commune impliquée dans ce mot dont on fait si grand abus, laquelle est simplement fantaisie [ ], mais bien l'imagination créative [ ], qui est une fonction beaucoup plus élevée, et qui, en tant que l'homme est fait à la ressemblance de Dieu, garde un rapport éloigné avec cette puissance sublime par laquelle le Créateur conçoit, crée et entretient son univers » (Œuvres complètes, vol. 2, Gallimard, « La Pléiade », 1976, p. 623-624. Sans préciser l'édition qu'il a feuilletée — qui peut être celle de 1848 ou de 1853 —, Baudelaire se rapporte explicitement à The Night Side of Nature, publié à Londres).

Cette distinction recueillie par Baudelaire remonte au milieu du XVe siècle lorsque fancy s'est formé par la contraction de fantasy (voir le Dictionarium britanicum de 1730); elle est donc pratiquée depuis longtemps par les auteurs anglais sensibles à leur langue et soucieuse de la penser. Elle correspond aux deux étymologies grecque et latine, fancy sur [φαντασία] et imagination sur l'une renvoyant à la force créatrice de l'apparaître et l'autre à la reproduction et à l'image. On retrouve donc en anglais le même type de doublet qu'en allemand (voir bild). Les deux mots imagination et fancy ne recouvrent donc qu'en apparence la même idée, et l'on peut établir cette différence dans quelques textes majeurs du XVIIIe siècle. Toutefois, cette conscience d'une imparfaite synonymie, qui peut aller jusqu'à la plus complète opposition, ne permet nullement de résoudre les problèmes de traduction.

La distinction / est souvent rendue en français par l'opposition entre « fantaisie » et « imagination ». Il n'est pas toujours faux de traduire fancy par « fantaisie » : on trouve par exemple, sous la plume de l'expression « principle of caprice or groundless fancy » (« principe du caprice ou de la chimère sans fondement » [la traduction que nous proposons par « chimère » serait aussi bien rendue par « fantaisie »], Deontology. A Table of the Springs of Action, p. 31, § 304). Mais même si l'on veut bien rapporter « fantaisie » à son sens grec et oublier le sens particulier d'improvisation plus ou moins folle que le mot a pris, au moins dans le vocabulaire courant, il faut constater que cette opposition ne rend presque jamais compte du doublet anglais.

I. «   » et «   » : les points communs

Les points communs sont évidents dès lors que l' qu'on en appelle le processus ou est moins conçue comme une faculté que comme la résolution idéologique de conflits qu'il serait insupportable de vivre ou de sentir, naturellement ou socialement. Imagination feint, comme fancy, une solution; mais cette feinte est déjà, à sa façon, une solution. Ainsi ponctue-t-il régulièrement ses remarques sur les fondements de quelque institution ou du pouvoir d'une phrase de ce genre : « This is founded on a very singular quality of our thought and imagination [Cela est fondé sur une qualité très singulière de notre pensée et imagination] » (A Treatise of Human Nature, p. 565, 560). L'imagination est donc bel et bien une « maîtresse d'erreur », à condition d'ajouter comme le faisait finement qu'elle est « d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours » (fragment « Imagination », Le Guern 41, Brunschwig 82, Lafuma 44).

est aussi souvent rapprochée d'«   » (Hume, op. cit., p. 515) que Lorsque écrit : « Il est naturel, pour quiconque n'examine pas les objets d'un œil rigoureusement philosophique, d'imaginer (to imagine) comme tout à fait identiques des actions de l'esprit qui ne produisent pas une sensation différente et ne sont pas immédiatement discernables au sentir (feeling) et à la perception » (ibid., p. 417), to imagine a nettement le sens de « concevoir faussement ». Il en va de même lorsqu'il écrit, à propos de la délivrance symbolique d'une clé, d'une pierre, d'une poignée de terre ou de blé, que « la ressemblance supposée des actions et la présence de cette délivrance sensible trompent l'esprit et lui font imaginer (make it fancy) qu'il conçoit le mystérieux transfert de la propriété » (ibid., p. 515). Des deux côtés, on traite symétriquement de la relation avec les passions. Une chose peut « satisfy the fancy » (ibid., p. 508), comme elle peut, aussi souvent, être « agreeable to the imagination » (ibid., p. 452).

Mais, si elles conçoivent faussement, c'est dire aussi qu' imagination et fancy sont toutes deux capables de concevoir : Hume parle de la (angl.) de la fancy (ibid., p. 426), et propose l'équivalence « Imagination ou entendement (imagination or understanding), appelez-cela comme il vous plaira » (ibid., p. 440).

II. Le jeu des alliances : topique de l'«   » et dynamique de la «   »

Mais alors, par où passent les différences, quand elles existent ? Le and ou le or ont la fonction philosophique de tisser des alliances de notions dans un ensemble mouvant, puisque l'alliance dans telle conjoncture et de tel point de vue ne sera pas forcément l'alliance dans une autre conjoncture et une autre perspective. Le jeu des alliances est le suivant.

A. «   », «   » et «   »

Statistiquement — mais l'argument n'est pas négligeable dans une philosophie dont la méthode procède plus du dénombrement et de la pesée de cas que du scalpel de la critique —, a tendance à se charger des aspects les plus fantasques de l'imagination. « Je me figure telle chose » se rendrait plutôt par « I fancy » que par « I imagine ». Ce sont les philosophes chimériques et faiseurs de systèmes, qui, en attaquant les vertus féminines de modestie et de chasteté avec une grande véhémence, « fancy they have gone very far in detecting popular errors [imaginent qu'ils se sont avancés très loin en repérant des erreurs populaires] » (Hume, op. cit., p. 570). C'est Alexandre qui, partout où il voyait des hommes, « s'imaginait (fancied) trouver des sujets » (p. 598). Ce qui ne doit pas nous porter à sous-estimer la dimension « frivole » de l'imagination : « imagination or the more frivolous properties of our thought » (p. 504). Mais on aurait, à coup sûr, plus de mal à rapprocher fancy qu' de comme le fait (p. 587, 608). La connotation moins intellectuelle de fancy par rapport à imagination se voit aussi au rapprochement de fancy et de qu'on lit souvent dans le Traité (p. 504).

B. «   » topique et «   » dynamique

Enfin, il est une deuxième façon statistique d'opposer les deux termes, qui se fixe dans l'anglais philosophique des XVIIIe et XIXe siècles sous l'effet conjugué du développement de la théorie des probabilités et des conceptions dynamiques du psychisme. désigne l'acte par lequel, à partir d'une situation présente appelée à se développer dans ses effets ou envisagée comme résultat de causes concurrentes, on fait un inventaire des situations, soit en direction du passé, soit en direction de l'avenir. L'imagination opère une sorte d'abstraction des dimensions du temps, considérées comme des repères objectivés. Imagination prend donc un sens topique; il désigne l'aptitude de notre esprit à repérer la situation qu'il occupe, parmi d'autres en plus ou moins grand nombre. Imagination implique un repérage souvent aussi systématique que celui de l'entendement, quoiqu'il puisse être plus sommaire, moins régulier et surtout plus rapide : l'imagination « conceives » (Hume, op. cit., p. 431).

moins systématique, s'applique plutôt à tel acte particulier de se rapporter à une situation que l'on n'occupe pas réellement. C'est pourquoi l'on parle des lois ou des « principes de l'imagination » (p. 559), lesquels peuvent bien, presque sans aucune ironie, gouverner les hommes (p. 534), plutôt que des « lois de la fancy », expression dont on ressentirait aussitôt l'insupportable contradiction. Sans doute est-il souvent question, chez de la « force » de l'imagination (p. 427), de l'effect des événements sur elle, du flow (flux) qui emporte autant que la fancy (p. 431, 432); sans doute l'« imagination moves » (p. 436), dans le sens où elle « se meut ». Mais l'imagination est plus phoronomique que dynamique. Au contraire, la notion de fancy met en jeu, plus volontiers et plus consciemment, les forces psychiques; elle implique qu'un sillon soit creusé dans une direction privilégiée : « il est certain que la tendance des corps, qui agit continuellement sur nos sens, doit produire, par habitude, une tendance semblable dans la fantaisie (fancy) » (p. 435). Et l'opposition d'imagination et de fancy est parfaitement marquée, lorsque Hume écrit : « Tout ce qui renforce et avive l'âme, en touchant soit les passions soit l'imagination (imagination), transfère (conveys) naturellement cette tendance à s'élever à la fantaisie (fancy) et la détermine à remonter le cours naturel de ses pensées et de ses conceptions » (p. 435).

Conformément aux étymologies, on préfèrera donc parler d' quand on s'intéressera aux images et à leurs relations réciproques, dans l'espace et dans le temps; et de pour désigner l'imagination dynamique, qui constitue le ressort des images plutôt que l'image même. Fancy ne s'arrête à aucune image; c'est par là seulement que l'on retrouve son côté fantasque de « fantaisie », qui fourvoie si l'on en fait un point de départ. Mais elle emprunte à la croyance et à la réalité une sorte de vivacité que n'a pas l'imagination. Curieusement, c'est imagination, réputée moins fantasque que fancy, qui est la moins crédible, précisément parce que, plus voisine de l'entendement, elle est aussi plus facilement toisée par le vrai et apparaît du coup plus fausse (p. 417) que fancy, laquelle relève d'une logique des échappant en partie au vrai comme au faux.

Jean-Pierre Cléro


Bibliographie

Bentham Jeremy, Deontology [1834] together with a Table of the Springs of Action [1817] and Article on Utilitarianism [1829], éd. Amnon Goldworth, Oxford, Clarendon Press, 1984.

Crowe Catherine, The Night Side of Nature, or, Ghosts and Ghost Seers, Londres, T.C. Newby, 1848; New York, Redfield, 1853.

Hume David, A Treatise of Human Nature [1739-1740], éd. Selby-Bigge, Oxford, Clarendon Press, 1978; Traité de la nature humaine, Flammarion, « GF », 3 vol. (1er vol. [Livre I], trad. fr. P. Béranger et P. Saltel, 1995; 2e vol. [Livre II], trad. fr. J.-P. Cléro, 1991; 3e vol. [Livre III], trad. fr. P. Saltel, 1993).

Pascal Blaise, Œuvres complètes, éd. Le Guern, t. 2, Gallimard, « La Pléiade », 2000.

Outils

Bailey Nathan, Dictionarium britanicum; or, A more compleat universal etymological English dictionary than any extant, Londres, T. Cox, 1730; A Compleat English Dictionary, Leipzig, Frommann, 8e éd., 1792.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.