faktura [фактура]  [russe]

fr. facture, texture

lat.
→  art

Au sens traditionnel du terme — dérivé du latin ( ) — la ensemble des caractéristiques des tableaux ou des sculptures liées à la manière dont les matériaux ont été mis en œuvre par l'artiste, constitue l'élément concret du Elle est alors une résultante non négligeable, mais dont la valeur demeure néanmoins secondaire. Cependant, en Russie, au cours des années 1910 et 1920, le terme [фактура], que l'on traduit généralement par «   » et parfois par «   », acquit une importance conceptuelle et idéologique sans précédent.

Le (russe [заум]) — forme poétique qui répudie l'assujettissement au sens pour privilégier les qualités propres du matériau verbal lui-même — et les possibilités ouvertes par l' picturale ont stimulé une intense réflexion sur le rôle des constituants de l'œuvre. Ainsi apparaissent diverses typologies des « éléments plastiques ». Dans le contexte russe, et notamment dans le milieu des adeptes d'un matérialisme conséquent, la « culture des matériaux » revêt une importance déterminante. fut l'un des pionniers de cette nouvelle attention accordée à la ( [фактура]) référée au  : « L'amour du matériau est pour l'homme une incitation. L'orner et le traiter donnent la possibilité d'obtenir toutes les formes qui lui sont propres, les “ résonances ”, que nous appelons factures » (V. Markov, Principes de la création dans les arts plastiques. La Facture [1914], in G. Conio, 1987, p. 135).

Quelques années plus tard, autonomise la facture, qui peut ainsi devenir un élément plastique à part entière. Le théoricien constate : « Toute l'originalité de l'aspect factural de la peinture contemporaine vient de ce qu'on l'a détaché de l'ensemble des problèmes picturaux et transformé en un problème particulier, en créant ainsi toute une école de  » (N. Taraboukine, Pour une théorie de la peinture [1923], in G. Conio, p. 189). L'expérimentation plastique menée avec des matériaux variés avait en effet conduit et quelques autres artistes russes à élaborer des reliefs picturaux ou des constructions tridimensionnelles, tels les Contre-reliefs, qui invitent à dissocier la « facture » (faktura) des autres éléments auxquels elle était liée, notamment, pour la peinture, de la Si, comme l'affirme Taraboukine, « c'est le matériau qui dicte à l'artiste la forme et non l'inverse » (ibid., p. 191), l'étude du matériau mis en œuvre — autrement dit l'étude de la facture — ouvre des perspectives nouvelles : quand le matériau et la forme demeurent des entités figées, la facture crée un lien dynamique entre elles. Relevant du flux, elle manifeste et elle enregistre l'énergie vivifiante d'une dialectique en acte.

Denys Riout


Bibliographie

Conio Gérard (éd.), Le Constructivisme russe. I : Le Constructivisme dans les arts plastiques, Textes théoriques. Manifestes. Documents, trad. fr. G. Conio et L. Yakoupova, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1987.

Gan Alexis, Le Constructivisme [1922], in Gérard Conio, 1987, p. 440.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.