Dichtung  [allemand]

fr. littérature, poésie, fiction, invention, affabulation, poétiser

angl. , ,
→  poésie

Le mot allemand ne possède pas à proprement parler d'équivalent dans les autres langues européennes, à l'exception des langues scandinaves qui le lui ont emprunté. Pour le traduire, le français et l'anglais doivent recourir aux mots ( ), ( ) ou, plus vaguement, ( ), qui s'approchent certes du substantif germanique, mais n'en épuisent nullement les multiples virtualités sémantiques (invention, affabulation, poésie). La langue allemande connaît d'ailleurs, elle aussi, les termes — et Dichtung, tout en participant de chacun d'eux, les englobe et les dépasse. Cette spécificité germanique confère à Dichtung une densité particulière, une sorte de clôture qui a été amplement exploitée dans la réflexion allemande sur la langue, depuis qui joue sciemment de la spécificité germanique du mot, jusqu'à En 1973 encore, la germaniste allemande souligne que le concept est « supérieur à ce que propose la terminologie des autres langues et en premier lieu au concept même de littérature [Literatur] » (p. 35). Par Dichtung, la langue allemande tend ainsi à définir pour elle-même une opération spécifique de la pensée et du langage. La proximité de Dichtung et de dicht (dense, étanche) ne serait donc pas le fait d'une pure contingence homophonique. Dichtung laisse apparaître une superposition si dense de strates significatives que ce mot en devient de fait étanche aux autres langues.

I. «   » et «   » — entre littérature, poésie et fiction, la langue naturelle de l'humanité

A. Entre « mensonge » et « invention » : les ambiguïtés de « Dichtung »

est dérivé du verbe qui, présent dès le stade du vieux-haut-allemand, possède deux acceptions principales. Au sens large, tout d'abord, dichten signifie inventer, imaginer, créer — une signification qui peut aussi se charger de connotations négatives. Dichten, proche en cela de erdichten, signifie alors inventer pour leurrer, imaginer pour tromper. Au sens étroit, ensuite, le mot désigne l'action de concevoir un poème ou plus généralement un texte afin qu'il soit rédigé et lu. Dans cette acception, le mot s'applique avec une prédilection particulière au domaine de la création poétique et signifie alors faire des vers, composer un poème (même si l'application à la prose n'est pas exclue).

Dichtung a hérité de dichten sa substance sémantique en même temps que ses difficultés. Comme le verbe, le substantif place en son centre le rapport complexe de la et de la Dans un sens péjoratif, Dichtung renvoie à l'idée d'invention fallacieuse, d'affabulation, de mensonge. Dans un sens positif, cependant, le terme désigne la création d'un monde fictif, investi d'une vérité singulière. Dichtung évoque la fabrication d'un univers imaginaire, clos sur lui-même, issu de la seule puissance d'invention d'un individu, l'élaboration d'un espace irréel, en somme, et pourtant aussi véridique que la réalité palpable. Dichtung, en ce sens, participe intimement de la consécration de l'œuvre d'art. À cette signification, qui oscille entre les virtualités négatives et positives de s'ajoute une acception plus étroite. Dichtung désigne la création littéraire au sens précis du terme, et singulièrement la création poétique — jouxtant par là les termes et

B. La création de « Dichtung »  : la langue originelle selon Herder

Si le mot participe donc de ces trois acceptions —  et  —, il n'a cependant cessé au cours de son histoire de chercher à s'en distinguer en s'adjoignant des connotations singulières, nées des circonstances historiques et philosophiques qui l'ont porté au jour. Le terme est une création récente. Il est certes attesté dès 1561, mais ce n'est que dans les années 1770 qu'il fait son entrée réelle et massive dans la langue allemande, alors même que sa matrice verbale, existe depuis des siècles (Grimm, vol. 2, 1860, art. “ dichten ” et “ Dichtung ”). ignore encore totalement ce substantif dans l'Allgemeine Theorie der schönen Künste [Théorie générale des beaux-arts ] (2 vol., Leipzig, Weidemanns Erben und Reich, 1771-1774) et le cite au titre de « terme nouveau » dans la première édition de son dictionnaire (vol. 1, 1774, art. “ Dichtung ” ). C'est à que l'on doit pour l'essentiel l'introduction de Dichtung dans la langue allemande — une paternité qui explique aussi l'aura singulière qui l'entoure. Dans son essai de 1770 sur l'origine du langage, Herder recourt à ce mot jusqu'alors inusité pour désigner la faculté d'invention poétique qui présida à la première langue de l'humanité, cette langue originelle et naturelle qui précéda la prose. Dichtung est « la langue naturelle de toutes les créatures [ aller Geschöpfe] » transposée en ou, pour citer une variation ultérieure sur ce thème, elle prend sa source dans la (Über den Ursprung der Sprache, 1770, vol. 5, p. 56; Über Bild, Dichtung und Sprache, 1787, vol. 15, p. 535 sq.). Dès sa naissance, donc, la notion de Dichtung se trouve investie d'une triple connotation. Elle est poétique, originelle et naturelle, qualités auxquelles s'ajoute un ultime attribut : elle est authentique. Une idée, en effet, sous-tend constamment l'usage herdérien du terme : l'univers fictif auquel renvoie Dichtung n'est pas moins vrai que la réalité elle-même. Il n'est pas l'opposé du monde sensible, mais bien plutôt son « condensé » — un principe souterrainement étayé par la proximité homophonique fortuite de ce terme avec les mots Dichte et dicht (densité, dense). L'idée sera développée sur un mode philosophique quelque temps plus tard par (Kritik der Urteilskraft, 1790, § 53), puis par

« La limite entre la science et l'art [Wissenschaft und Kunst], entre le vrai et le beau s'est à ce point estompée que la certitude de l'immuabilité de ces frontières éternelles s'est trouvée presque partout ébranlée. La philosophie fait de la poésie [poetisiert] et la poésie [ ] fait de la philosophie [philosophiert] : l'histoire [ ] est traitée comme une fiction [ ], et cette dernière est traitée comme l'histoire » (F. Schlegel, Über das Studium der griechischen Poesie [1795], in Kritische Friedrich-Schlegel-Ausgabe, 35 vol., éd. E. Behler, Paderborn, Schöningh, 1958-, sect. 1, vol. 1, p. 219).

⇒ 2 encadré [1] « Verum factum » et sagesse poétique chez Vico

II. «   » et «   »

A. L'essor de «   » au cours du XIXe siècle

Au cours du XIXe siècle, cependant, Dichtung ne tarda pas à se charger de lourds sous-entendus nationaux. Dans une Allemagne en quête d'identité nationale, on eut en effet tôt fait de mesurer tout le parti que l'on pouvait tirer de ce substantif spécifiquement germanique, riche de multiples connotations sémantiques ou homophoniques et, pour toutes ces raisons, difficilement traduisible dans une quelconque autre langue. Dichtung permettait à la langue allemande de désigner un mode spécifique d'invention intellectuelle, dont le produit — littérature, langue, poésie — se trouvait chargé de qualités singulières : rapport immédiat à la naïveté originelle, souffle poétique, génialité, etc. La distinction herdérienne entre et en partie dirigée contre le français, fut réinterprétée par la postérité dans le sens d'une opposition entre une et une le mot germanique Dichtung désignant une production littéraire dotée d'originalité et d'authenticité, le dérivé latin renvoyant au contraire à l'artifice et à la complexité.

Ce sont ces connotations diffuses, souterrainement présentes dans l'usage et rarement indiquées dans les dictionnaires, qui expliquent l'ascension remarquable du terme dans le lexique allemand entre 1770 et 1850. Encore largement dominé, à la fin du XVIIIe siècle, par ses rivaux et Dichtung semble les avoir totalement supplantés au milieu du XIXe siècle. L'implantation a d'abord été tâtonnante. Ainsi, ce n'est que dans la seconde édition de l'essai Über naive und sentimentalische Dichtung en 1800 que décide d'introduire le mot Dichtung dans le titre — un terme qui, au demeurant, est remarquablement peu employé dans l'ouvrage lui-même. La parution, à partir de 1811, de l'autobiographie de Dichtung und Wahrheit (habituellement traduit par Poésie et Vérité) marque dans cette ascension une étape importante — le mot Dichtung étant compris, selon les déclarations répétées de l'auteur, dans un rapport non d'opposition, mais de complémentarité avec le mot « C'est là tout ce qui résulte de ma vie et chacun des faits ici narrés ne sert qu'à appuyer une observation générale, une vérité plus haute [eine höhere Wahrheit] » (Johann Peter Eckermann, Gespräche mit Goethe, 30 mars 1831). En 1787 déjà, dans le poème Zueignung, Goethe s'était décrit comme recueillant « le voile de la poésie de la main de la vérité [der Dichtung Schleier aus der Hand der Wahrheit empfangen] » (v. 96). Le succès grandissant du terme est confirmé par qui, dans ses Leçons sur l'esthétique dispensées entre 1818 et 1829, baptise Dichtung le troisième art «   » (les deux autres étant la musique et la peinture). En 1853, réédite sous le titre de Geschichte der deutschen Dichtung une histoire de la littérature allemande qu'il avait publiée une première fois sous celui de Geschichte der poetischen Nationalliteratur der Deutschen en 1835-1842. C'est donc sous le nom de Dichtung et non sous celui de ou de que la production littéraire allemande accède à une véritable consécration historique au XIXe siècle.

B. Les réticences contemporaines

Très fréquemment employé dans les années 1900-1950, depuis jusqu'à en passant par ou Dichtung semble cependant connaître une certaine désaffection dans la seconde moitié du XXe siècle. Les connotations mêmes qui avaient fondé sa fortune le rendent suspect dans l'Allemagne d'après la Seconde Guerre mondiale. En 1973, le germaniste allemand plaide ainsi pour la proscription du terme dans l'usage scientifique et propose qu'on lui substitue celui, plus vaste et plus neutre, de (« Was ist Literatur ? Versuch einer Begriffsbestimmung », p. 26-32). Cantonné à la tradition désormais désuète des belles-lettres, Dichtung paraît en outre trop entaché de sacralité romantique et de connotations nationales. Cet abandon, constaté dans l'usage et sanctionné par les dictionnaires, ne s'est pourtant pas opéré sans quelque résistance, ainsi que l'indique le plaidoyer de (« Das Wort “ Dichtung ” », p. 33 et 35). Il est notamment remarquable que le terme, délaissé par les littéraires, se soit trouvé investi d'un rôle central chez le philosophe et ce, jusque dans ses dernières œuvres.

⇒ 2 encadré [2] « Dichtung » chez Heidegger: poésie et pensée

Si Dichtung tire certes son sens d'un réseau conceptuel propre à la langue heideggérienne, il convient cependant de rappeler qu'il ne s'entend pas uniquement à l'intérieur de cette philosophie. Le mot charrie en effet — et en était hautement conscient — une histoire sémantique initiée par au XVIIIe, aussi bien qu'il résonne encore des réflexions nationales sur le génie de la langue allemande formulées au XIXe siècle.

Élisabeth Décultot


Bibliographie

Eckermann Johann Peter, Gespräche mit Goethe in den letzten Jahren seines Lebens. 2, 1828-1832, Leipzig, Barsdorf, 1895.

Hamburger Käthe, « Das Wort “ Dichtung ” », in H. Rüdiger (éd.), Literatur und Dichtung. Versuch einer Begriffsbestimmung, Stuttgart, Kohlhammer, 1973, p. 33-46.

Herder Johann Gottfried von, Sämtliche Werke, 33 vol., éd. B. Suphan, Berlin, Weidmann, 1877-1913.

Rüdiger Horst, « Was ist Literatur ? Versuch einer Begriffsbestimmung », in H. Rüdiger (éd.), 1973, p. 26-32.

Outils

Adelung Johann Christoph, Versuch eines vollständigen grammatisch-kritischen Wörterbuches der hochdeutschen Mundart [Essai de dictionnaire grammatico-critique complet du haut-allemand], 5 vol., Leipzig, Breitkopf, 1774-1786.

Grimm, Jacob et Wilhelm, Deutsches Wörterbuch, Leipzig, Hirzel, 1854, repr., Munich, Deutscher Taschenbuch, 1984.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.