coloris, couleur  [français]

all.
angl.
it.
→  art, disegno, esthétique, lumière, mimêsis

À partir de la Renaissance, les théoriciens de l'art italien puis français ont tenu à distinguer très précisément ou de ou de Comme l'écrit au XVIIesiècle : « Plusieurs, en parlant de peinture, se servent indifféremment des mots de couleur et de coloris, pour ne signifier qu'une même chose; et quoique pour l'ordinaire ils ne laissent pas de se faire entendre, il est bon néanmoins de tirer ces deux termes de la confusion et d'expliquer ce que l'on doit entendre par l'un et par l'autre » (Cours de peinture par principes, p. 148). Cette distinction conceptuelle, qui a joué un rôle essentiel dans l'élaboration de ce qu'on a appelé la n'a pas d'équivalent dans les autres langues. Elle n'a de sens qu'en italien et en français c'est-à-dire dans les deux langues dans lesquelles a pris naissance et s'est développée la réflexion théorique sur la peinture.

Dans ses Leçons sur l'Esthétique, dans la partie consacrée à la peinture, dit à propos d'un tableau de Guido Réni que le peintre a « inventé un coloris tout à fait particulier [ein ganz eigentümliches Kolorit], qui n'appartient pas à la couleur de l'homme [das nicht der menschlichen Farbe angehört] ». En opposant à Hegel se contente de reprendre une distinction tout à fait traditionnelle dans le langage de la critique d'art en France, celle entre et Mais le fait d'être obligé de recourir à un néologisme, « Kolorit », indique bien qu'une telle distinction n'existe pas alors dans la langue allemande. On ne peut non plus la traduire en anglais, qui possède le mot mais n'a pas d'équivalent pour coloris. Or, cette différence intraduisible entre couleur et coloris a pourtant joué un rôle capital dans l'histoire des théories de l'art dans la mesure où elle a permis d'établir une distinction essentielle, et non plus seulement accidentelle, entre les couleurs de l' de celles de la Coloris est en effet un terme qui appartient exclusivement au lexique de la peinture. Il ne s'applique qu'au contrairement à couleur qui s'emploie aussi pour la carnation, les matières, les tissus, le ciel ou le paysage. C'est à dessein que Hegel oppose la couleur (Farbe) de l'homme au coloris (Kolorit) du tableau. Tous ces mots : couleur, color, Farbe, sont impropres à dire ce qui fait la spécificité de la peinture, c'est-à-dire notamment ce qui distingue le peintre du teinturier.

On ne s'étonnera donc pas que cette distinction entre couleur et coloris soit d'origine italienne et qu'elle ait été conceptualisée par des théoriciens qui défendaient l'idée que la peinture était avant tout un art de la couleur. Elle leur permettait en effet de répondre à ceux qui les accusaient de porter atteinte à la dignité libérale de la peinture et de réduire l'art du peintre à cette activité purement mécanique qui consiste à broyer et mélanger entre elles les couleurs. Dans son ouvrage à la gloire de écrit ainsi : « Qu'on ne croie pas que la force du coloris [colorito] consiste dans le choix de belles couleurs [colore] comme dans la belle laque, le bel azur, le beau vert, ou autre couleurs semblables; parce que celles-ci sont également belles sans qu'on les mette en œuvre » (Dialogo della pittura intitolato l'Aretino, p. 44). Un siècle plus tard, distinguera à son tour la couleur matérielle « qui rend les objets sensibles à la vue » et le coloris qui est cette science propre à l'art « par laquelle le peintre imite l'apparence des couleurs » (Cours de peinture par principes, p. 148). Alors que les couleurs sont des éléments qui entrent dans la composition du le coloris correspond à l'effet d'ensemble du tableau; il suppose ce que Piles appelle « l' du  ». Il comprend donc la science du qui permet seule de réaliser l'union de toutes les couleurs grâce à une juste et savante répartition des jours et des ombres. La beauté du coloris d'un tableau ne se confond donc pas avec la beauté des couleurs qui le composent, tel vert, tel jaune ou tel bleu.

Empruntée à l'italien qu'elle traduit assez fidèlement, la distinction couleur/coloris élaborée par sera complètement assimilée par le vocabulaire de la critique d'art à partir du XVIIIesiècle. célébrera le coloris de et le coloris de comme avait célébré le coloris de et avant lui il colorito de L'anglais peut dire qu'un peintre est un grand coloriste ( ), mais seuls le français et l'italien peuvent dire que la grandeur du coloriste tient à l'éclat et à la beauté de son coloris. Si et sont des intraduisibles, c'est qu'ils présentent la particularité d'appartenir aux deux langues d'origine de la théorie de l'art et de la critique d'art, c'est-à-dire à des langues dans lesquelles la pensée a pu s'émanciper des métaphysiques du et refuser l'hégémonie de l' non sans recourir à l'apport considérable de la tradition

Jacqueline Lichtenstein


Bibliographie

Dolce Lodovico, Dialogo della pittura intitolato l'Aretino, Venise, G. Giolito de Ferrari, 1557, Milan, Arnaldo Forni, 1863, Dialogue de la peinture intitulé l'Arétin, éd. bilingue lat./it. C. Grayson, Roma-Bari, Laterza,1975; De la peinture, prés. L. Fallay d'Este, trad. fr. N. Bauer, Klincksieck, 1996.

Lichtenstein Jacqueline, La Couleur éloquente, Flammarion, « Champs », 1999.

Piles Roger, Cours de peinture par principes, J. Estienne, 1708, Gallimard, « Tel », 1989.

Teyssèdre Bernard, Roger de Piles et les débats sur le coloris au siècle de Louis XIV, La Bibliothèque des arts, 1957.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.