baroque  [français]

all.
angl.
it.
port.
→  classique, esthétique, goût, manière, Neuzeit, romantique

L'évidence de sa traduction dans toutes les langues européennes, due à une racine commune portugaise, masque les signifiés multiples du mot nés de déplacements, contractions et extensions successifs, qui se superposent au cours d'une histoire transeuropéenne de cinq siècles.

Dérivé d'un terme de joaillerie portugais, qui désigne des perles irrégulières, baroque a d'abord eu au XVIIIe siècle une connotation péjorative. À la fin du XIXe, devient, dans la allemande, le qualificatif neutre de l'art du Bas Empire et de la post-Renaissance, avant d'être utilisé, couplé au mot dans diverses tentatives de construire une ou une générale, transhistorique.

Mais ses limites fluctuent au cours du temps, selon les pays et les champs concernés, entraînant une grande diversité de contenus qui recoupent, incluent ou excluent des notions concurrentes ou voisines : Dans les années 1980-2000, baroque tend à devenir, comme ou un simple qualificatif chronologique pour désigner le XVIIe siècle, délogeant de cet emploi, dans la culture française, le mot classique.

Signifiant flottant, mot-valise d'une auberge ibéro-franco-germanique, le mot baroque est donc — selon le contexte, le champ, l'époque ou même le locuteur — antonyme ou synonyme du mot classique, comme il peut contenir le maniérisme ou lui succéder, contenir ou précéder le rococo. Dans de nombreux textes, le mot pourrait être supprimé sans aucune perte pour le sens, ou être remplacé par des termes plus précis et moins ambigus.

Cependant, les connotations liées au sens figuré primitif encore vivant, l'illusion réaliste, la tentation nominaliste et les résurgences post-hégéliennes encore vivaces peuvent toujours entraîner un retour des sens refoulés. La déconstruction, strate par strate, de ce palimpseste linguistique est sans doute le seul antidote efficace contre cette confusion babélienne.

I. Du sens propre au sens figuré

En cinq siècles, le mot traverse l'Europe. Du sens propre, attesté au XVIe siècle en portugais et passé en français (Furetière, 1690 : « terme de joaillier, qui ne se dit que des perles qui ne sont pas parfaitement rondes »), dérive un sens figuré, « irrégulier, bizarre, inégal », enregistré dans l'édition de 1740 du Dictionnaire de l'Académie, sens qui est encore le seul connu du en 1873 et qui est toujours vivant dans l'usage d'aujourd'hui. Dans le cadre de l'esthétique française, normative et idéaliste, du «   », le mot est employé au XVIIIe siècle dans le champ des beaux-arts pour désigner, avec une nuance péjorative, les formes hétérodoxes, bizarres ou libertines : « […] baroque est tout ce qui suit non les normes des proportions, mais le caprice de l'artiste. Dans les peintures de Tintoret, il y a toujours quelque chose d'étrange et d'insolite, il s'y trouve toujours quelque chose de baroque » (Pernety, Dictionnaire portatif de peinture, sculpture et gravure, 1757); « musique baroque : musique dont l'harmonie est confuse, chargée de modulations et de dissonances » (Rousseau, L'Encyclopédie, supplément, 1776). Dans l'Encyclopédie méthodique, Architecture, t. 1, 1788, l'emploie dans le même sens normatif :

« Baroque, adjectif. Le en est une nuance du Il en est si l'on veut le ou, s'il était possible de le dire, l'abus […]. Borromini a donné les plus grands modèles de bizarrerie, Guarini peut passer pour le maître du baroque. »

De là, le mot passe avec le même emploi en italien et en allemand, signe de la domination culturelle de la France dans l'Europe des Lumières.

Ce premier usage du mot dans l'esthétique artistique ne renvoie pas spécifiquement, encore moins globalement, à l'art du XVIIe siècle; il peut qualifier aussi bien les ornements gothiques, la peinture de ou du que les architectures de ou de mais jamais l'art de ou de Cependant, l'emploi du qualificatif de baroque pour les architectures capricieuses de Guarini prépare un ancrage du mot baroque dans l'art italien du Seicento, comme la propagande monarchique, qui fait du siècle de Louis XIV l'égal des siècles de Périclès et d'Auguste, prépare un ancrage du mot dans la culture française du XVIIe siècle.

II. Du sens figuré au(x) sens historique(s)

A. La définition du chez les historiens de l'art allemands

Lorsque l'histoire de l'art naît en Allemagne, à la fin du XIXe siècle, sur la fracture du romantisme qui vient briser le consensus du «   », le mot est repris pour qualifier des phases tardives de l'art romain antique (L. von Sybel, 1888) et de la Renaissance italienne (Burckhardt, 1855 et 1878; Gurlitt, 1887) : « On a pris l'habitude d'entendre sous le nom de baroque le style qui marque la dissolution de la Renaissance, ou, selon une expression plus fréquente, sa dégénérescence » (Wölfflin, 1888; trad. fr. 1967, p. 39). En dégageant une série de critères formels qui font système (« style pittoresque » ou pictural, grand style, effets de masse, mouvement), fait perdre au mot sa connotation péjorative.

Pour le phénomène propre aux beaux-arts italiens, recouvre deux siècles, de la Renaissance au néoclassicisme : il naît vers 1520, arrive à sa pleine maturité en 1580, entre dans une nouvelle phase vers 1630 et trouve son terme vers 1750, où l'emporte l'esthétique dite ( en allemand). Mais, dans le siècle qui suit, son champ d'application, historique et géographique, tend à la fois à se restreindre avec l'émergence ou la résistance de notions concurrentes, et à s'étendre à d'autres pays et d'autres arts.

Les historiens d'art allemands sont bientôt suivis par leurs confrères étrangers qui vont eux aussi utiliser le mot pour désigner l'art italien. Mais certains étendent son champ d'application à d'autres aires géographiques (O. Schubert ; Arne Novák), en élargissant ses bases formelles ou culturelles : art de l'ornement foisonnant (W. Weisbach, 1924), art post-tridentin (W. Weisbach, 1921), art du pouvoir absolu (Carl J. Friedrich).

B. Des termes concurrents ou voisins

Mais en France le mot se heurte à l'usage idiomatique des termes et pour désigner l'art du emploi dont on ne peut négliger les connotations nationalistes, anciennes, contre le goût italien, ou plus récentes contre la science allemande. En Espagne, quoique de façon plus discrète, il se heurte à d'autres appellations comme pour une période décalée (1550-1650) ou du nom de la famille d'architectes active entre 1650 et 1740.

En aval, interfère avec employé en France et en Allemagne pour désigner l' mais aussi par extension l'architecture, la peinture et la sculpture de la première moitié du XVIIIe siècle : selon les uns (de à ), le rococo n'est qu'une phase tardive du baroque; pour d'autres (de à ), il est un système formel spécifique, tout différent.

En amont, l'émergence des notions de et d' en peinture (M. Dvorak, 1920), puis en architecture (R. Wittkower, 1934) tend à cantonner le baroque à la seconde phase distinguée initialement par Wölfflin (Revel, 1963; Zerner, 1972), mais certains comme trouvent déjà dans l'architecture de la Renaissance, de à les bases du système baroque de composition par gradation et hiérarchie, dont l'extension se trouve coïncider dès lors avec celle du « langage classique de l'architecture » défini par (The Classical Langage of Architecture, 1963) ou du classicisme au sens large décrit par (Histoire de l'architecture classique en France, 1943-1967).

C. Le en musique et en littérature

Le mot baroque entre bientôt dans le champ de la musique, où il désigne une forme de musique qui apparaît vers 1600 et qui se caractérise par l'emploi de la (S. Clercx, Le Baroque et la musique, Bruxelles, 1948). Il est également repris par des historiens de la littérature, qui l'appliquent à la période qui s'étend de1560-1580 à 1640, et le définissent à partir de critères thématiques ou stylistiques, tels que les figures de Circé et du paon ou l'usage intensif de la (O. de Mourges, Metaphysical, Baroque and Precious Poetry, Oxford, 1953; J. Rousset, La Littérature de l'âge baroque en France, Corti, 1953).

Tous ces déplacements et ces chevauchements viennent brouiller la définition initiale proposée par ; mais ils se trouvent masqués par d'autres rebondissements dans le champ de l'esthétique.

III. La catégorie esthétique de baroque : réalisme ou nominalisme

A. Généralisation transhistorique et inflation sémantique

Après avoir défini en 1888 les caractères du style baroque post-Renaissance et en 1899 ceux de l'art classique de la haute Renaissance italienne, tentait en 1915, dans ses Principes fondamentaux de l'histoire de l'art, de définir une en généralisant les observations faites. Il dégageait cinq couples de principes fondamentaux de composition : linéaire/pictural; présentation en plans/présentation en profondeur; forme fermée/forme ouverte; pluralité/unité; clarté absolue/clarté relative.

Le caractère plus abstrait de ces concepts, illustrés d'exemples empruntés non seulement à l'art italien mais encore à l'art du Nord, ouvrait la voie à un élargissement transhistorique, que préparait déjà le double ancrage historique initial que l'on pouvait facilement compléter : art classique du Ve siècle/art hellénistique; classicisme augustéen/art baroque du Bas Empire; gothique classique/gothique flamboyant; classicisme émilien/ baroque de et etc. Dans Du baroque [Lo Barroco, 1931], proposait ainsi une généralisation transhistorique du couple / au prix d'une réduction de la spécificité des contenus. Liée à des rêveries philosophico-mystiques d'histoire cyclique ou de polarité binaire, cette thèse et d'autres de même nature ont pu faire illusion. Elles étaient soutenues par un retour du sens figuré initial refoulé, et par une réduction des subtiles analyses visuelles de à des oppositions binaires simplistes qui recoupaient d'autres couples appartenant à l'esthétique ( / ), à la stylistique antique ( / ), ou reposant sur des distinctions élémentaires (nu/orné; simple/complexe). L'inflation sémantique du mot a été la source d'innombrables confusions qui expliquent son succès. Une fois le mot lancé, on a cru que le baroque était une essence ante rem, et l'on s'est demandé si telle œuvre était baroque, oubliant que le baroque n'a pas d'existence extérieure au corpus qui sert à le définir. Lorsqu'on fait sortir le du champ baroque ou, inversement, lorsqu'on y inclut le «   » à la française ou le allemand, son sens change du tout au presque tout. Les dérives autour de la notion de baroque sont aussi pertinentes pour l'histoire de l'art et de la culture que celles que l'on peut faire autour des signes du zodiaque pour la psychologie humaine. Comme le (Lebensztejn, 1999), le baroque est une notion mal fondée, conçue tantôt comme une synchronie dont les limites sont très fluctuantes, tantôt comme un système stylistique diachronique dont la définition change avec le corpus de référence.

B. Comment le français devient

La culture française, qui avait développé pour des raisons spécifiques la notion de siècle pour désigner le fut la dernière à résister au triomphe européen du en s'adossant à certaines spécificités anti-baroques, au sens figuré premier du terme. La levée de ce verrou culturel, dont La Modification (Minuit, 1957) de donne une prémonitoire expression romanesque, suit de peu la signature du traité de Rome et l'établissement du Marché commun. Avec son essai, Baroque et classicisme (1957), a joué un rôle sans doute capital dans la substitution en France du mot baroque au mot classique. Notre génération a vu Versailles, considéré jusque là comme le chef d'œuvre du français, devenir le grand théâtre du baroque; le château de Maisons, classique de l'architecture à la française, être perçu comme une orchestration baroque de volumes. Comme le terme italien de a remplacé au XVIIe siècle l'appellation «   » employée au XVIe siècle pour qualifier l'architecture française des cathédrales, « l'âge baroque » remplace dans l'usage « l'âge classique », le français s'alignant sur les autres langues européennes, et l'on parle communément du siècle baroque pour le XVIIe, comme du siècle des Lumières pour le XVIIIe.

Claude Mignot


Bibliographie

Burckhardt Jakob, Der Cicerone, Bâle, 1855; Le Cicerone, trad. fr. A. Gérard, à partir de la 5e éd., Firmin-Didot et Cie, 1885 ;
Geschichte der Renaissance in Italien, Stuttgart, Ebner und Seubert, 1878.

Dvorak Max, « Uber Greco und den Manierismus » (1920), Kunstgeschichte als Geistgeschichte, Munich, 1924.

Friedrich Carl J., The Age of Baroque, New York, 1952.

Gurlitt Cornelius, Geschichte des Barockstiles in Italien, Stuttgart, 1887.

Hautecoeur Louis, Histoire de l'architecture classique en France, Picard, 6 vol., 1943-1967.

Kaufmann Emil, Architecture in the Age of Reason, Baroque and Postbaroque in England, Italy and France, Cambridge (Mass.), Harvard UP, 1955.

Kimball Fiske, Le Style Louis XV : origine et évolution du rococo, trad. fr. J. Marie, Picard, 1949.

Kurz Otto, « Barocco, storia di un concetto », in V.Branca (éd.), Barocco europeo e barocco veneziano, Florence, Sansoni, 1963.
Manierismo, barocco, rococo, concetti e termini, Rome, 1960.

Lebensztejn Jean-Claude, « Sol » [1967], rééd. in Annexes de l'œuvre d'art, Bruxelles, La part de l'œil, 1999.

Minguet Philippe, Esthétique du rococo, Vrin, 1966.

Novák Arne, Praha barokní [La Prague baroque], Prague, Manes, 1915.

Ors Eugenio d', Du baroque [Lo Barroco, 1931], trad. fr. R. Valéry, Gallimard, 1935, rééd. 2000.

Pevsner Nikolaus, An Outline of European Architecture, Harmondsworth – New York, Penguin books, 1942; Le Génie de l'architecture européenne, trad. fr. R. Plouin, Librairie générale française, « Livre de poche », 1963.

Revel Jean-François, « Une invention du vingtième siècle, le maniérisme », L'Œil, n° 31, 1963, p. 2-14; 63-64.

Rousseau Jean-Jacques, Dictionnaire de la musique, in Diderot et d'Alembert (éd.), L'Encyclopédie méthodique, Supplément, 1776.

Schubert O., Geschichte des Barocks in Spanien, Esslingen, Neff, 1908.

Summerson John, The Classical Langage of architecture, Londres, British Broadcasting Corporation, 1963; Le Langage classique de l'architecture, trad. fr. B. Bonne et J.-C. Bonne, Londres-Paris, Thames & Hudson, 1981, 1992.

Sybel Ludwig von, Weltgeschichte der Kunst bis zur Erbaunung der Sophienkirche [Histoire universelle de l'art jusqu'à la construction de la Basilique Sainte-Sophie], Marbourg, Elwert, 1888.

Tapié Victor Louis, Baroque et classicisme, Plon, 1957, rééd. préf. M. Fumaroli, Librairie générale française, « Livre de poche », 1980.

Weisbach W., Der Barock als Kunst des Gegenreformation, Berlin, P. Cassirer, 1921.
Die Kunst des Barock in Italien, Frankreich, Deutchsland und Spanien, Berlin, Propylaën, 1924.

Wittkover Rudolph, « Michelangelo's Biblioteca Laurenziana », Art Bulletin, 1934, p. 123-218.

Wölfflin Heinrich, Renaissance und Barock, Bâle, Schwabe und Co., 1888; Renaissance et baroque, trad. fr. G. Ballangé, prés. B. Teyssèdre, Librairie générale française, « Livre de poche », 1967;
Kunstgeschichtliche Grundbegriffe, Bâle, Schwabe und Co., 1915; Principes fondamentaux de l'histoire de l'art, trad. fr. C. Raymond et M. Raymond, Plon, 1952, rééd. Gallimard, 1966.

Zerner Henri, « Observations on the Use of the Concept of Manierism » in F.W. Robinson et S.G. Nichols (éd.), The Meaning of Manierism, Hanovre, 1972, p. 107-109.

Outils

Dictionnaire de l'Académie française, veuve J.B. Coignard et J.B. Coignard, 1694.

Alembert Jean Le Rond d' et Diderot Denis, Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris, Briasson, 1751-1780, nouv. éd. en fac-similé, Stuttgart-Bad Cannstatt, Frommann, 1966-1988 (Supplément, 1776).

Furetière Antoine, Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes, & les termes de toutes les sciences et des arts, La Haye, Arnout & Renier Leers, 1690, rééd. 1694, 1737, repr. 3 vol., Genève, Slatkine, 1970, et Le Robert, 1978.

Littré Émile, Dictionnaire de la langue française, 4 vol., Hachette, 1873.

Pernety Antoine-Joseph, Dictionnaire portatif de peinture, sculpture et gravure, Bauche, 1757.

Quatremère de Quincy Antoine, Encyclopédie méthodique. Architecture, 3 vol., Paris-Liège, Panckoucke-Plomteux, 1788-1825.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.