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⇒ article sublime [1].

Le traité Du Sublime garde aujourd'hui encore une bonne partie de son mystère. On ne connaît ni son auteur (il fut longtemps attribué à ministre de Zénobie puis à ) ni sa date avec certitude (on le situe à présent, non plus au IIIe siècle après J.-C., mais au Ier, vers l'époque de Tibère). L'étonnement qu'il suscite vient aussi des sources qu'il réunit : outre l'ensemble de la tradition grecque ( et mais, non moins, les lyriques, les tragiques ou les historiens), et la tradition latine ( et les débats du Ier s.), le traité cite — fait presque unique dans la littérature païenne — « le législateur des Juifs » et la Genèse, sous l'influence présumée de « Que la lumière soit, et elle fut; que la terre soit, et elle fut », est l'exemple, entre deux passages d' d'une présentation du divin dans toute sa puissance et sa dignité (I, 3-9, cité en IX, 9).

Le « livre d'or », pour reprendre l'expression de n'a été véritablement connu qu'à l'âge moderne. Il fut publié et traduit sous la seconde Renaissance ; mais c'est à qu'il revint de faire connaître auprès d'un vaste public européen. La vogue de Ps.-Longin dans le dernier quart du XVIIe et les deux premiers tiers du XVIIIe siècle fut alors telle que l'histoire de ses interprétations tend à se confondre avec les vicissitudes du concept de sublime.

La définition du par Ps.-Longin met l'accent, comme dans la tradition sur l'effet qu'il produit. Mais elle insiste en même temps sur ce qui distingue cet effet des effets du discours persuasif qui, selon la définition cicéronienne, vise à la fois à ( ), à ( ) et à ( ). que vise le sublime correspond essentiellement au movere, que considérait d'ailleurs comme l'effet le plus déterminant du discours rhétorique, celui qui emporte l'adhésion de l'auditoire.

« Ce n'est pas à la (eis [εἰς πειθὼ]) que les passages sublimes (ta huperphua [τὰ ὑπερϕυᾶ], littéralement : « ce qui pousse en dépassant »; Lebègue : « le sublime »; Pigeaud : « la sublime nature ») mènent l'auditeur mais au (eis [εἰς ἔκστασιν]). Toujours et partout, quand il s'accompagne d'un choc, l'étonnant l'emporte sur ce qui ne vise qu'à nous persuader et à nous plaire. L'action de la persuasion le plus souvent dépend de nous. Le sublime au contraire, comportant un pouvoir et une force invincibles, s'installe complètement au-dessus de l'auditeur (epanô… kathistatai [ἐπάνωκαθίςταται]) […] Quand le sublime vient à éclater où il faut (kairiôs [καιρίως] ), c'est comme la  : il disperse tout sur son passage et montre sur le champ, concentrée, la puissance de l'orateur » (I, 4).

Cette force irrésistible du entraine une autre caractéristique qui le distingue également du discours persuasif : son Contrairement à l'effet rhétorique qui, selon la définition aristotélicienne, agit le plus souvent et s'adresse à la plupart des hommes, le sublime agit sur tous et toujours : « Une chose est véritablement sublime qui plaît toujours et à tous les hommes (dia pantos… kai pasin [διὰ παντὸς ... καὶ πᾶσιν]) » (VII, 4). Il ouvre ainsi à une autre tradition déterminante pour la philosophie du sublime.

Barbara Cassin et Jacqueline Lichtenstein


Bibliographie

Du Sublime, texte établi et traduit par H. Lebègue, Les Belles Lettres, 2e éd. 1952.

Ps.-Longin, Du sublime, trad. fr., prés. et notes j. Pigeaud, Rivages, 1991.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.