La «   » selon Lacan

⇒ article plaisir [3].

Bien que ait lui-même évoqué la ( ) à propos aussi bien de la ( ) des besoins vitaux que de l'accomplissement d'un désir ( ), c'est qui a fait de cette notion, couramment référée soit aux plaisirs sexuels soit à l'usage d'un droit, un concept considéré désormais comme important dans le champ de la psychanalyse. En un premier temps, la séparant nettement du il place la jouissance au fondement de sa théorie de la entendue non plus au sens classique et péjoratif de « perversion sexuelle », mais comme une des trois composantes majeures du fonctionnement psychique, à côté de la et de la La structure perverse se caractérise par l'obéissance du sujet à une injonction de la qu'il tourne en dérision en s'anéantissant lui-même dans cette soumission. En un second temps, Lacan introduit le concept de jouissance à l'intérieur de sa théorie de la en distinguant alors et et en présupposant, d'une part, que le chez l'être humain, est constitué par sa relation avec les mots, d'autre part, qu'« il n'y a pas de rapport sexuel », c'est-à-dire que le sujet, dans l' ne rencontre ni l'objet de son désir que l'autre lui paraît représenter, ni la complétude qu'il escompte d'une telle expérience.

Ainsi le traducteur étranger qui tente de trouver dans son propre lexique du plaisir le terme correspondant à la jouissance telle que l'entend constate-t-il qu'on a toujours affaire, chez celui-ci, à une forme toute particulière de satisfaction ou, au moins, à une satisfaction autre que pleinement satisfaisante. Tout partirait de cette jouissance d'exception qu'est celle du le chef de la horde primitive auquel on attribue la possession de toutes les femmes et dont le souvenir engendre, chez tous les autres hommes, le fantasme d'un lieu de “   ”, inaccessible et interdite. Ces derniers, quant à eux, ne connaîtront d'autre jouissance que la “ jouissance phallique ”, qui se trouve soumise à la faille de la et qui, de ce fait, est marquée irréductiblement par le et non par la plénitude que connote habituellement ce terme.

Cette jouissance masculine suscite la hantise d'une “ autre jouissance ”, différente de la jouissance absolue comme de la jouissance phallique et dont Lacan suggère qu'elle serait donnée à la femme. La position de celle-ci dans le champ de la sexualité consiste dans le fait qu'elle n'est pas-toute assujettie à la logique phallique du complexe de castration et qu'elle excède, dans cette mesure, une telle détermination. Cet excès, qui n'est pas simplement complémentaire de la jouissance masculine, constitue, en regard de celle-ci, un « supplément », mais en entraînant, chez la femme, une forme particulière de division (entre la « jouissance phallique » et l'« autre jouissance », « cette jouissance qu'elle n'est pas toute, c'est-à-dire qui la fait quelque peu absente d'elle-même, absente en tant que sujet »). Ainsi le hiatus entre les sexes peut-il être défini de la façon suivante : « Comme telle, [la jouissance] est vouée à ces différentes formes d'échec que constituent la castration pour la jouissance masculine, la division pour ce qu'il en est de la jouissance féminine » (Le Savoir du psychanalyste, inédit, 4 nov. 1971). Mais la jouissance supplémentaire propre aux femmes (dont elles ne peuvent ni ne savent rien dire et qu'éprouvent particulièrement celles d'entre elles qui sont des mystiques) se vit aussi comme jouissance de l'Autre et, précisément, du manque dans l'Autre (Le Séminaire, Livre XX, Encore, ch. 6, « Dieu et la jouissance de la femme »).

Cette diversité des formes de jouissance et les deux principaux traits qui leur sont communs — à savoir la relation de chacune d'elles avec l'impossible et leur radicale distinction d'avec les aléas du registre du plaisir (sentiments, émotions, affects) — font que les différentes langues éprouvent de grandes difficultés à traduire le terme lacanien de jouissance. L'italien recourt généralement à L'espagnol oscille entre (jouissance) et (plaisir), certains traducteurs préférant ce dernier mot, qui leur paraît plus restrictif que le premier par rapport à l'imaginaire d'une satisfaction plénière. D'autres langues, tel l'anglais, se contentent de reprendre le mot français jouissance entre guillemets ou en italique.

Charles Baladier

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.