La réapparition de à partir du vocabulaire de la psychanalyse

⇒ article phantasia [3].

Introduit, ou réintroduit, dans le français contemporain par les traducteurs de le mot est censé rendre le terme allemand c'est-à-dire l'idée de productions de l' par lesquelles le tente d'échapper à l'emprise de la réalité (tels les rêves diurnes) et qui souvent s'organisent dans un rapport étroit avec l' Ce vocable (avec son adjectif fantasmatique), ainsi réapparu dans le vocabulaire de la psychanalyse, est aujourd'hui largement usité dans le langage courant. Bien que la médecine l'eût employé épisodiquement vers 1836 avec le sens d'hallucination visuelle et qu'il figure dans le Nouveau Larousse illustré de 1906 avec cette sobre définition : « Chimère qu'on se forme dans l'esprit », il était encore absent en 1926 dans la huitième édition du Dictionnaire général de la langue française par et (Delagrave).

En refaisant surface dans la littérature psychanalytique française au cours du premier tiers du XXe siècle, renouait avec la persistance dans la langue populaire du latin transcrit tardivement du mot grec doté de la même graphie, qui avait le sens d'image offerte à l'esprit par un phénomène extraordinaire et qui restait lié à terme désignant d'abord l'opération mentale accompagnant une telle image et ensuite seulement « ombre » ou « fantôme ». Or le phantasma s'imposa, dans le parler de l'Empire, sous la forme de fantauma, issu du grec ionien phantagma et du grec massaliote phantôma. Ce fantauma méridional se retrouvera, dès le XIIe siècle, dans le français fantosme, avec le sens de « vision d'une personne de l'autre monde » ou de « fantôme », puis d'« illusion » et de « rêverie ». Dans les langues romanes, l'italien et l'espagnol fantasma gardèrent très clairement ce double sens d'abord de spectre puis d'image mentale, tandis qu'en français les deux termes médiévaux fantosme et fantasie se maintinrent longtemps pour désigner, le premier, une vision extraordinaire, le second, le pouvoir d'imaginer.

On retrouve ces deux derniers vocables dans la langue allemande sous la forme de Phantom (fantôme et, par extension, image trompeuse, illusion) et de Phantasie (imagination). C'est l'emploi privilégié par de qui a amené les premiers psychanalystes français à traduire un tel terme par le mot - nouveau ou nouvellement réhabilité dans leur langue - de On notera cependant que Phantasie désigne moins le pouvoir d'imaginer ( ) que le monde imaginaire et l'ensemble de ses contenus, l'activité créatrice de rêves, d'images et de visions à laquelle l'esprit se livre et qui s'exprime par le verbe fantasieren (substantifié sous la forme das ). Si bien que, comme le font remarquer et dans le Vocabulaire de la psychanalyse, le français fantasme « ne correspond pas exactement au terme allemand [die Phantasie] puisque son extension est plus étroite. Il désigne telle formation imaginaire particulière et non le monde des fantasmes, l'activité imaginaire en général ». Toutefois, si c'est la psychanalyse qui a donné véritablement droit de cité au français fantasme - mais en lui assignant alors un sens plus restreint que Phantasie -, le concept correspondant s'est étendu, à l'intérieur de la discipline, à de multiples niveaux ou modalités (fantasme originaire, fantasme de séduction, fantasme conscient, fantasme inconscient, « roman familial », etc.) — qu'ils nous viennent de Freud, de de ou de Mais l'usage de fantasme déborde aujourd'hui largement le champ de la psychanalyse au sein duquel il est né au début du XXe siècle.

Il reste qu'en français, mais surtout en anglais, ou s'écrivent parfois avec la graphie ou phantasy, l'école kleinienne y voyant - malencontreusement semble-t-il - un moyen de distinguer (phantasy) et (fantasy). Indépendamment de cette interprétation, les éditeurs britanniques des œuvres complètes de qui ont opté d'une manière générale pour justifient, en ces termes quelque peu embarrassés, la distinction entre les deux orthographes : Phantasy est adopté ici sur la base d'une discussion dans l'Oxford Dictionary, qui aboutit à cette conclusion : « Dans l'usage moderne, les termes fantasy et phantasy, en dépit de leur identité phonique et de leur étymologie, tendent à être appréhendés comme étant distincts, le sens prédominant du premier étant “ caprice, lubie, comportement fantasque ”, tandis que le second est “ imagination ou représentation hallucinée ”. En conséquence, phantasy sera entendu ici avec le sens technique de phénomène intéressant le psychisme. Mais fantasy peut être usité aussi dans certaines occurrences appropriées » (Standard Edition, I, p. XXIV).

Ainsi, à la différence de leurs collègues français (pour lesquels phantasme et fantasme ont des sens équivalents), mais aussi italiens (qui utilisent fantasia ou fantasma) et espagnols (avec fantasia), les psychanalystes anglo-saxons semblent tenir à poser une distinction réelle entre et ce dernier terme étant jugé plus proche, par sa graphie, de l'allemand et marquant, à leurs yeux, une dépendance spécifique, par rapport au vocabulaire freudien, du concept qui est censé lui correspondre.

Charles Baladier

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.