L'équivoque de la précision d' et les redéfinitions des

⇒ article phantasia [2].

Trois textes qui se font écho nous permettent de mieux mesurer les oscillations dans l'usage philosophique d'une même famille de mots et la difficulté à les rendre en traduction.

écrit :

« Socrate — Un homme qui aperçoit de loin [πόρρωθεν] des objets sans les voir très nettement sera porté, tu en conviens, à vouloir distinguer [κρίνειν] ce qu'il aperçoit ?
Protarque — J'en conviens.
Socrate — Ne se posera-t-il pas alors une question comme celle-ci ?
Protarque — Laquelle ?
Socrate — “ Que peut donc bien être, ce qui m'apparaît (ϕανταζόμενον) derrière ce roc, debout sous un arbre ? ” N'est-ce pas ce que se demandera quelqu'un aux yeux de qui s'offrent éventuellement de telles apparences [ϕανταὓθέντα] ?
Protarque — Sans aucun doute.
Socrate — Après quoi, se répondant à lui-même, il pourra dire : “ C'est un homme ”, et tombera juste ? » (Philèbe 38 c-d, trad. fr. A. Diès, Belles Lettres, CUF, 1941).

écrit :

« Nous ne disons pas [οὐδὲ λέγομεν], quand nous exerçons avec précision notre activité sensorielle sur l'objet sensible [ἐνεργῶμεν ἀκριβῶὖ περὶ τὸ αἰὓθητόν], que “ cela nous paraît être l'image d'un homme ” [ὅτι ϕαίνεται τοῦτο ἡμῖν ἄνθρωποὖ]; mais c'est bien plutôt quand nous ne sentons pas avec précision; et c'est alors qu'elle est vraie ou qu'elle est fausse » (De l'âme, III, 3, 428a 12-15, trad. fr. E. Barbotin, Belles Lettres, CUF, 1966; Barbotin met des guillemets et souligne paraît).

Du on lit  :

« [Chrysippe dit qu'il faut distinguer phantasia, phantaston, phantastikon et phantasma]…Le [qu'on traduit d'ordinaire par “ objet représenté ”] c'est ce qui produit la phantasia [la “ représentation ”]…Le [qu'on traduit d'ordinaire par “ imagination ” ou “ imaginaire ”] est un mouvement vain, une affection qui se produit dans l'âme sans qu'aucun phantaston ne l'ait engendré…Le [“ objet imaginaire ”] est ce vers quoi nous sommes attirés dans ce mouvement vain du phantastikon » (Aetius, IV, 12, 1-5).

La situation décrite par renvoie clairement à ce qui apparaît à X ou à Y comme ceci ou comme cela, et ce, en présence de l' En conséquence, ce sont les conditions de la qui gouvernent la véracité ou fiabilité de ce qui nous apparaît et il est donc pour le moins trompeur de traduire phainetai par « j'imagine » ainsi que le faisait dans sa traduction du Sophiste en 264a (CUF, 1925).

De même, lorsque tout en se préparant à critiquer la définition de la comme mixte de sensation et d'opinion donnée par Platon, cite quasiment le Philèbe quand il s'agit de distinguer la phantasia de la sent bien la nécessité de rendre phainetai par paraît, mais il croit néanmoins devoir ajouter un « l'image » qui gâche tout. La phrase mise entre guillemets — manifeste allusion au passage du Philèbe précité — devrait bien plutôt se traduire par quelque chose comme : « cela nous paraît être un homme », car c'est l'objet lui-même qui paraît être tel ou tel et meilleures seront les conditions de la meilleure sera l'

Enfin, les se livreront à une redistribution des termes en désolidarisant le de la et en le chargeant de tout ce qui est porteur d' Mais, par un singulier retournement de situation, on peut néanmoins estimer que ce geste fut porteur d'une nouvelle conception de l'«   », créatrice celle-là, et dont le ou sont les témoins : les visions d'Oreste, toujours associées chez les Stoïciens aux phatasmata du phantastikon (cf. Sextus Empiricus, Adversus mathematicos, VII, 170, 244, 249; VIII, 63, 67), deviendront le modèle même de la création littéraire, ayant vu les Érinyes et étant parvenu à nous faire voir ce qu'il avait « imaginé [Ωἐϕαντάὓθη] » (Du sublime, XV, 2).

Jean-Louis Labarrrière

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.