La traduction de «   » par «   » chez

⇒ article mimêsis [1].

L'un des points les plus forts de la traduction de la Poétique d' par et est bien de tenir compte de la double nature, philologique et philosophique, des questions soulevées par la traduction de Les raisons avancées pour justifier leur choix de traduire mimêsis par sont évidemment d'abord philologiques : « On voit maintenant pourquoi, contre toute une tradition, nous avons choisi de traduire mimeisthai, non par “ imiter ” mais par “ représenter ” : les connotations théâtrales de ce verbe et surtout la possibilité de lui donner pour complément, comme à mimeisthai, indifféremment l'objet “ modèle ” et l'objet produit - au lieu qu'“ imiter ” excluait ce dernier, le plus important - ne pouvaient qu'emporter la décision » (op. cit. p. 20).

Mais ce choix répond aussi au souci proprement philosophique de rendre compte de la spécificité de la conception aristotélicienne de la par rapport à celle de c'est-à-dire de dissiper les multiples confusions et contresens entretenus par la traduction de mimêsis par chez les deux auteurs. Leur traduction présente ainsi le très grand avantage d'éclaircir une différence conceptuelle en l'inscrivant dans une distinction lexicale, c'est-à-dire d'éclairer en retour le texte grec lui-même. Mais elle ajoute en même temps un degré de complexité supplémentaire à une histoire déjà passablement compliquée.

En effet, le sens de n'est pas moins équivoque aujourd'hui que ne l'était hier celui d' Si imitation tire la du côté de la en l'inscrivant dans une problématique constituée à partir du paradigme de l' représentation nous entraîne en revanche du côté d'une théorie du fondée sur un modèle qui est celui du Son sens actuel est largement déterminé par une histoire qui débute au XVIIe siècle, notamment avec les logiciens de et qui a connu d'immenses développements au XXe siècle dans le champ des théories du discours. Si la connotation théâtrale de représentation persiste dans l'usage ordinaire du terme, elle disparaît en grande partie dans l'usage théorique, où sa connotation est d'emblée sémiotique, y compris lorsque le mot est appliqué à l'analyse de l'image picturale. La manière dont ce terme a aujourd'hui envahi le discours sur la peinture, où il tend à se substituer à celui d'image, est à cet égard particulièrement intéressante. Penser l'image comme représentation revient à penser l'image comme signe, et donc à oblitérer sa dimension proprement visuelle qui reste présente dans le mot imitation.

Il n'est donc guère surprenant que la traduction de par puisse s'accorder avec certaines analyses récentes développées dans le cadre d'une philosophie du langage, indépendamment de tout souci philologique et historique. C'est ainsi que dès les premières pages de son livre, Mimesis as make believe, prend soin de prévenir le lecteur que le mot mimêsis, tel qu'il l'utilise, doit être entendu au sens de représentation, c'est-à-dire sans référence à une quelconque théorie de la ou de l' Mais, ajoute-t-il aussitôt, si le sens de mimêsis correspond pour lui à celui de « représentation », c'est au sens particulier que lui-même donne au terme de représentation ! C'est sans doute pour éviter toutes ces ambiguïtés que Walton a préféré revenir au terme grec, sans le traduire.

Jacqueline Lichtenstein


Bibliographie

Aristote, La Poétique, trad. fr. R. Dupont-Roc et J. Lallot, Seuil, 1980.

Walton Kendall, Mimesis as make believe, Cambridge (Mass.), Harvard UP, 1990.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.