Haskalah

⇒ article lumière [3].

[הלבּשׂהְ, parfois retranscrit Haskala, de [לכשׂ], « raison, intellect, discernement, culture » : forgé à partir d'une racine hébraïque, ce terme n'est pas à proprement parler une traduction en hébreu du terme all. ni du fr. même s'il désigne un mouvement étroitement lié aux Lumières. « Bien qu'inspiré de la philosophie des Lumières, ses racines, son caractère propre et son développement sont entièrement juifs » (Dictionnaire du judaïsme). L'appellation de «   » serait en hébreu presque blasphématoire, ne serait-ce qu'en raison des versets 3-5 de Berechith (= Genèse), où ce n'est pas à l'homme mais à Dieu qu'il revient de dire, de (et à) la lumière ([רוֹא] « lumière, soleil, matin, éclat »), qu'elle soit — Sept. : Γενηθήτω ϕῶὖ; Vulg. : Fiat lux; Luther : Es werde Liecht; Authorized King James Version : Let there be light; Le Maistre de Saci : Que la lumière soit faite. Apparu en Allemagne dans les années 1760, le terme Haskalah, étranger à l'hébreu biblique, désigne un mouvement social et culturel dans le judaïsme d'Europe centrale et orientale, à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle, « l'expression d'une attitude plus ouverte des Juifs à l'égard des valeurs propres et du mode de vie de leurs voisins non juifs », la sortie du ghetto et le refus de ce que l'on appellerait aujourd'hui le repli identitaire, une émancipation, voire assimilation, qui s'oppose à la fois au judaïsme orthodoxe et au hassidisme. La figure emblématique en est (1729-1786), auteur notamment d'une traduction allemande de la Torah, imprimée toutefois en caractères hébraïques.

C'est dans la mouvance de la que naîtra en Allemagne une ou « science du judaïsme » dont la constitution a pu aller de pair avec une position agnostique, voire athée, selon le propos de « qui ne cachait pas qu'à ses yeux la fonction de la science du judaïsme consistait à enterrer dignement le phénomène », propos rapporté par qui avait projeté d'écrire un article, qui ne vit jamais le jour, sur le « Selbstmord des Judentums in der sogenannten Wissenschaft des Judentums [le suicide du judaïsme dans ce qu'on a appelé science du judaïsme] » (G. Scholem, Von Berlin nach Jerusalem, p. 156; trad. fr. p. 180). Sans doute faut-il faire la part, dans ce jugement sans appel, de la position propre de Scholem eu égard à ce qu'il est convenu d'appeler le une symbiose judéo-allemande, dont aura été un illustre représentant. Toutefois, comment l'antijudaïsme parfois forcené des Lumières, tristement illustré par est-il compatible avec une connaissance du judaïsme et une reconnaissance d'un statut (social, politique, juridique) aux Juifs européens ? C'est là l'une des tensions inhérentes à la Haskalah — diffusion de la culture juive, fût-ce en langue vernaculaire autre que l'hébreu ou le yiddish, et fermentation de germes qui revenaient à la nier, en l'embaumant au besoin sous les dehors de la stricte scientificité. Comment une «   », ou « religion ramenée dans les limites de la simple raison » ( ) pourrait-elle faire droit à la attestée dans le judaïsme, que l'on a coutume d'appeler judéo-chrétienne ? Ce sera l'effort héroïque de H. Cohen de tenter de surmonter cette contradiction dans sa Religion der Vernunft aus des Quellen des Judentums (Religion de la raison tirée des sources du judaïsme).

Pascal David


Bibliographie

Attias Jean-Christophe et Benbassa Esther (éd.), Dictionnaire de la civilisation juive, Larousse-Bordas, 1997.

Cohen Hermann, Religion de la raison tirée des sources du judaïsme, trad. fr.M. B. de Launay et A. Lagny, P.U.F., 1994.

Dictionnaire du judaïsme, Albin Michel, 1998.

Sander N. Ph. et Trenel I., Dictionnaire hébreu-français, Paris, 1859, reprint Genève, Slatkine, 1982.

Scholem Gershom, Von Berlin nach Jerusalem, Francfort, Suhrkamp, 1977; trad. fr. S. Bollack, Albin Michel, 1984.

Wigoder Geoffrey (dir.), Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, adaptation fr. S.A. Goldberg (dir.), Cerf, 1993.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.