« Lichtung », « clairière », « éclaircie », « allégie »

⇒ article lumière [2].

Contrairement aux apparences, l'all. ne vient pas de « lumière », mais de (cf. angl. light au sens de léger), du verbe lichten, alléger, dégager, libérer. La Lichtung dont il est question au § 28 (p. 133) de Sein und Zeit (« Le Dasein de l'être humain est lui-même la Lichtung ») ne revient donc nullement à inscrire le dans une tradition « photologique », ni à reprendre la métaphore platonicienne de la lumière. Revenant en 1965 sur ces questions, dans le texte qui paraîtra en 1984 sous le titre Zur Frage nach der Bestimmung des Denkens [L'Affaire de la pensée], déclare (p. 24-5) :

« La présence-même de l'étant-présent n'a comme telle aucun rapport à la lumière au sens de la clarté. Mais la présence-même est vouée à “ das Lichte ” au sens de la “ Lichtung ”.
Ce que ce dernier mot donne à penser se peut élucider à l'aide d'un exemple, à supposer que nous le pensions de suffisamment près. Si la Lichtung en forêt [la clairière] est ce qu'elle est, ce n'est pas en raison de la clarté et de la lumière qui peuvent y luire; elle existe même de nuit. Elle veut dire : la forêt, à cet endroit, s'ouvre au marcheur.
Das Lichte au sens du lumineux et das Lichte au sens de la Lichtung diffèrent non seulement quant à ce dont il s'agit, mais également quant au mot. Lichten veut dire : libérer en dégageant, en accordant la levée d'une contrainte, en affranchissant. Lichten appartient à la famille de leicht [léger]. Leichtmachen [rendre léger], erleichtern [alléger] quelque chose, c'est : le débarrasser des résistances, l'amener dans ce qui est sans résistance, là où le champ est libre (ins Freie). Den Anker lichten [lever l'ancre] veut dire : libérer l'ancre du fond marin qui l'enserre, et la tirer pour l'élever dans le libre élément de l'eau, puis de l'air. »

Ou encore, lors d'un séminaire tenu conjointement avec en 1966-1967 (XIII, Gesamtausgabe, t. 15, p. 262) :

« Haben Lichtung und Licht überhaupt etwas miteinander zu tun ? Offenbar nicht. […] Die Lichtung dürfen wir nicht vom Licht her, sondern müssen sie aus dem Griechischen heraus verstehen. Licht und Feuer können erst ihren Ort finden in der Lichtung [L'éclaircie et la lumière ont-elles-même quelque chose à voir entre elles ? Manifestement non. (…) Nous ne devons pas comprendre l'éclaircie à partir de la lumière, mais il nous faut la comprendre à partir du grec. Lumière et feu ne peuvent trouver leur lieu que d'abord dans l'éclaircie]. »

Il s'agit donc bien de remonter de la lumière à sa condition de possibilité non-visuelle, qui ne relève plus de l'opposition du lumineux et de l'obscur, mais la précède à titre d'a priori, de « légèreté de l'être » ( ). La traduction de par «   » ( ) permet, à la différence de celles par «   » ou «   », de l'émanciper du registre de la lumière, conformément aux indications de

Pascal David


Bibliographie

Heidegger Martin, Zur Frage nach der Bestimmung des Denkens, St. Gallen, Erker, 1984; L'Affaire de la pensée (Pour aborder la question de sa détermination) trad. fr. par A. Schild, Mauvezin, TER, 1990.

Heidegger Martin - Fink Eugen, Heraklit, in Seminare, Gesamtausgabe, t. 15, Klosterman, Francfort, 1986; trad. fr. J. Launay et P. Lévy, Gallimard, 1973.

Fédier François, Regarder voir, Belles Lettres/Archimbaud, 1995, p. 33-35.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.