«   », «   », «   » (lumière, [se] montrer, parler) :
une Grèce ultra phénoménologique

⇒ article lumière [1].

Même si le terme de «   », comme le fait remarquer n'apparaît historiquement qu'au XVIIIe siècle, chez il est historialement grec. [ϕαινόμενον], participe moyen de [ϕαίνω], « ce qui se montre, par soi, à partir de soi », et « dire ». Au paragraphe 7 de Être et Temps, Heidegger rappelle que phainô vient de [ϕῶὖ], « la lumière ». Mais à vrai dire, il y a déjà là un nœud étymologique encore plus serré. note en effet que phainô est formé sur le radical sanscrit doué « d'ambivalence sémantique », car signifiant à la fois “ éclairer, briller ” (phainoi, phami), et « expliquer, parler » (phêmi [ϕημί], fari en latin) : autrement dit, il y a déjà coappartenance du dicible et du brillant, il y a déjà phénoménologie rien que dans phénomène.

Enfin [ϕώὖ], le même mot que « lumière » à l'accent près, un aigu au lieu du périspomène, désigne aussi, c'est le terme courant chez l'homme, le héros, le L'étymologie en est « obscure », nous dit Chantraine. Pourtant, « si la flexion en dentale est secondaire, il y a identité formelle entre le nominatif grec et le sanscrit bhas, lumière, éclat, majesté »; « mais, ajoute-t-il, du point de vue sémantique, le rapprochement est malaisé ». Phénoménologiquement, c'est au contraire trop beau pour être vrai : évidence de l'étymologie qui conjoint dans le même éclat l'apparaître, le dire et l'homme. L'homme grec, c'est celui qui voit, en tant que mortel, la (celle du jour de sa naissance, du retour, de la mort), ce qui apparaît dans la lumière, les et qui les éclaire en les disant. Le jeu de mots sur allotrion phôs [ἀλλότριον ϕῶὖ], périspomène, du fr. XIV du Poème de « lumière d'ailleurs », à savoir celle que la ne possède qu'en l'empruntant au soleil, et allotrion phôs [ἀλλότριον ϕώὖ], oxyton, « l'homme venu d'ailleurs », «   » des poèmes homériques (par exemple Iliade, V, 214, ou Odyssée, XVI, 102, XVIII, 219 e.g.), et sa fortune empédocléenne (fr. 45 DK), suffisent à confirmer que l'étymologie, cratylienne ou non, était entendue. Les deux mots résonnent l'un dans l'autre, comme Homère en Parménide, l'épopée dans la cosmologie et la philosophie.

On tient là la matrice de la perception commune de la Grèce, à la fois classique et romantique, et comme le motif de l'intérêt heideggerien : la si elle est coappartenance du paraître et du dire dans le humain, à la fois ouverture et finitude, semble décalque et méditation de cette étymologie.

Barbara Cassin


Bibliographie

Heidegger Martin, Être et Temps, trad. fr. F. Vezin, Gallimard, 1986.

Cassin Barbara, Parménide, Sur la nature ou sur l'étant, La langue de l'être ?, Seuil, « Points-bilingues », 1998.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.