Le «   » selon et ses traductions

⇒ article ingenium [3].

L'importance que accorde aux mécanismes psychiques du appartient manifestement au champ sémantique de l'idée de créativité, d'acuité et de trouvaille qui est propre à l' antique. Mais, à la suite de l'ouvrage intitulé Der Witz und seine Beziehung zum Unbewussten (1905) - que considère, avec L'Interprétation des rêves et Psychologie de la vie quotidienne, comme un des trois textes « canoniques » de Freud -, la traduction de Witz n'a cessé de poser des problèmes aux psychanalystes. En français, les premiers traducteurs de l'ouvrage, et optèrent pour (Gallimard, 1930). Ce choix fut repris par dans une excellente nouvelle édition de 1988 (Gallimard, avec une « Note liminaire » de sur ce sujet). Cela donna lieu, semble-t-il, à beaucoup d'hésitations, car, de son côté, Lacan avait proposé de rendre Witz par (Écrits, Seuil, 1966, p. 522; voir aussi Le Séminaire, livre 5 [1957-1958], Les Formations de l'inconscient, Seuil, 1998), en rapprochant Witz de cet autre terme allemand Blitz, qui désigne la fulgurance de l'éclair. Par ailleurs, en 1989, les éditeurs des Œuvres complètes de Freud (PUF) publièrent la traduction de l'ouvrage sur le Witz dans leur volume 7 sous le titre Le Trait d'esprit, en arguant du fait qu'il existerait une « langue freudienne » que les différentes versions étrangères doivent prendre en compte, notamment à propos de Witz qui aurait alors le sens, non de mot d'esprit, mais de trait propre à l'« esprit freudien ». Face à ces options et perplexités, certains se sont même demandés s'il ne valait pas mieux renoncer à traduire le Witz de Freud, comme on s'y est résigné ici ou là pour le vocable typiquement britannique de (voir J.-B. Pontalis, loc. cit., p. 34).

La question du se posa aussi chez les freudiens de langue anglaise, mais en donnant lieu parfois à des polémiques. En 1916, le psychanalyste américain d'origine austro-hongroise publia, entre plusieurs autres entreprises du genre toutes jugées aussi mauvaises, la première traduction de l'ouvrage du maître sur le Witz, terme qu'il choisit de rendre par sans voir que cela privilégiait la signification de plaisanterie intellectuelle, comme lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il est un homme d'esprit (man of wit). qui se mit à revoir les traductions de Brill, marqua d'emblée sa préférence pour ce qui, en revanche, présentait le risque d'étendre le sens intellectuel du Witz freudien au vaste champ des expressions du comique (jeux de mots, plaisanteries, calembours, blagues, histoires drôles - notamment juives -, saillies à la manière du italien, etc.). Il explique en ces termes son choix en faveur de joke (et même de jokes au pluriel) dans une préface à sa traduction anglaise (Jokes and their Relation to the Unconscious, Standard Edition, t. 8, Londres, The Hogarth Press, 1960, p. 7) : « Traduire [Witz] par wit ouvre la porte à de fâcheux malentendus. Dans l'usage anglais ordinaire, wit et witty ont un sens très restreint, [alors que] Witz et witzig ont une connotation beaucoup plus large. À l'inverse, joke semble être trop large et recouvrir jusqu'aux signifiés de l'allemand [mot qui se rapporte à toute forme de jeu ou de plaisanterie]. » Dans ce débat, il faut savoir, en outre, que par wit (qui a la même étymologie que Witz, celle de savoir - wissen) on entend aussi bien les mots d'esprit que la faculté d'en produire, de la même manière que l'allemand signifie à la fois un fantasme particulier et le pouvoir général de l'imagination.

Les dilemmes autour desquels tournent ces différentes façons de traduire le freudien tiennent à ce que ce dernier est envisagé ici dans son rapport avec l' Comme le l' ou la dans un rêve, il a le sens d'une saillie, d'une ( ), c'est-à-dire d'une idée qui surgit sans qu'on s'y attende et qui peut surprendre celui-là même qui l'énonce. Il y a, en effet, dans le Witz selon un lapsus réussi qui provient inopinément de l'inconscient, comme ce terme de famillionnaire qui - sorte de crase entre [attitude] familière et millionnaire - intéressa tant (et d'abord Freud lui-même) et par le moyen duquel il échappa à un pauvre diable de faire savoir qu'il avait été aimablement traité par le cependant très riche baron de Rothschild. Freud explicite et déploie de la manière suivante la pensée contenue dans ce mot d'esprit ou cette “ pointe ” de l'esprit (geistreicher Einfall) : « […] nous avons dû ajouter à la phrase “ R. m'a traité tout à fait comme son égal, d'une manière tout à fait familière ” une proposition supplémentaire, qui, raccourcie au maximum, s'énonçait ainsi : “ autant qu'un millionnaire est capable de le faire ” »(Le Mot d'esprit et sa relation à l'inconscient, trad. fr. D. Messier, Gallimard, 1988, p. 60). C'est, en effet, le mécanisme d'une répondant à ce modèle qui est à la source du plaisir pris à de tels jeux de l'esprit ou, plus précisément, de l'

Charles Baladier

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.