ar. « ḥads »

⇒ article ingenium [1].

traitant du savoir scientifique, mentionne une capacité qu'il appelle « présence d'esprit » ( [ἀγχίνοια]), à laquelle il consacre aussi quelques lignes à propos des vertus intellectuelles (dianoétiques) (Éthique à Nicomaque, VI, 10, 1142b 5). Il la définit comme « la capacité de tomber pile (eustokhia [εὐὓτοχία]) sur le moyen terme dans un temps insensible » (Seconds Analytiques, I, 34, 89b 10 sq.). Le latin, dans le premier texte, porte par erreur eustochia, que paraphrase par bona conjecturatio (Commentaire à l'Éthique à Nicomaque, VI, 8, § 1219). Les traducteurs arabes des Analytiques ont rendu ce terme par [الذكاء] (« finesse, intelligence »), mais expliquent εὐστοχία par « bonté du ḥads » [الحدس] (Manṭiq Arisṭū [منطق أرسطو], ed. Badawi, p. 426, 5). L'occurrence d'Éthique à Nicomaque est rendue par « sagacité de l'intellect » (lawḏa'īya'l-'aql [لوذعية العقل]) (Arisṭū, al-Aḫlāq, A. Badawi (éd.), Koweït, Wakâlat al-Matbû'ât,1979, p. 222, 15). traite à plusieurs reprises du (cf. A.-M. Goichon, Lexique de la langue philosophique d'Ibn Sina, Desclée de Brouwer, 1938, § 140, p. 65 sq.) et lui donne place capitale dans son épistémologie (cf. D. Gutas, Introduction to reading Avicenna's philosophical works, Leyde, Brill, 1988, p. 161-166). Il en donne une définition précise : tout savoir scientifique s'acquiert par des syllogismes, dont le pivot est le moyen terme. Celui-ci peut venir par enseignement, ou par « le ḥads qui est une action de l'esprit par lequel il déduit par lui-même le moyen terme ». L'enseignement est d'ailleurs lui-même fondé en dernière analyse sur des intuitions (al-Šifā', De l'âme, V, 6, F. Rahman (éd.), Oxford UP, 1959, p. 248 sq., cit. p. 249, 7). Le est donc, d'une part, des principes; mais il est aussi la capacité de parcourir instantanément toutes les étapes d'un raisonnement discursif. Avicenne fournit donc le concept d'une connaissance qui n'est ni simplement intuitive ni simplement discursive, mais comme la discursivité ramassée en un acte unique d'intuition, annonçant ainsi le programme de (Regulae, VII; AT, t. 10, p. 387 sq.) - sauf que ce qui, pour celui-ci, est méthodiquement conquis est pour Avicenne un don inné. Pour lui, qui le possède n'a pas besoin de maître et peut réinventer par lui-même toutes les sciences - ce qu'Avicenne, dans son autobiographie, se vante d'ailleurs d'avoir fait. Cela permet entre autres de donner une théorie philosophique de la connaissance prophétique. Les traducteurs latins rendent le terme une fois par mais dans la plupart des cas par (Avicenna Latinus, Liber sextus de naturalibus, S. Van Riet (éd.), Louvain, Peeters et Leyde, Brill, 1968, p. 152 sq.). Qualifier quelqu'un de très intelligent de «   », et donner au « génie » les allures d'un c'est se placer dans le sillage d'Avicenne.

Rémi Brague

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.