Ästhetik

⇒ article esthétique.

C'est comme transcription directe de l'allemand que le mot «   » pénètre pour la première fois dans un dictionnaire français à la fin du XVIIIe siècle. Le Supplément à l'Encyclopédie qui paraît en 1776 fournit en effet, au titre de « terme nouveau », une notice « Esthétique » qui n'est que la traduction quasi littérale de l'article « Ästhetik » tiré du dictionnaire de Allgemeine Theorie der schönen Künste (Théorie générale des beaux-arts, 1771). Le mot, attesté en français depuis 1753, mais absent du Dictionnaire de l'Académie française dans l'édition de 1740 comme dans celle de 1762, accède ainsi à la dignité lexicographique. Le traducteur de la notice « Ästhetik », resté anonyme, est issu du milieu de l'Académie de Berlin, qui a joué de façon générale un rôle central dans les échanges entre l'Allemagne et les Encyclopédistes français. Sulzer peut ainsi être considéré comme un acteur majeur des transferts linguistiques dans le domaine des beaux-arts, et notamment dans l'introduction de la théorie baumgartenienne en France. Son nom, quelque peu occulté par la mode bientôt dominante de reste d'ailleurs régulièrement cité par les théoriciens de l'art français, tel Par-delà cette simple importation lexicale, c'est tout le projet de la qui se trouve, par ce biais, exposé et transposé dans le Supplément à l'Encyclopédie, car Sulzer avait fait de cette notice l'une des matrices de son dictionnaire.

Le séjour du mot « esthétique » dans un dictionnaire français fut néanmoins de courte durée. Dès 1792, le terme disparaît de la section de L'Encyclopédie méthodique consacrée aux Il ne s'acclimatera véritablement en France qu'au milieu du XIXe siècle, notamment avec la parution en 1843 du Cours d'esthétique de La comparaison entre la notice allemande « Ästhetik » et sa traduction française dans le Supplément laisse du reste d'emblée apparaître quelques déplacements caractéristiques d'accent et d'intérêt. S'il reste assez fidèle au texte original, le traducteur tend néanmoins à atténuer les critiques de envers et, au contraire, à tempérer son éloge de Là où l'allemand présente Baumgarten comme « osant », dans un geste héroïque, poser les premières pierres de cette science nouvelle qu'est l'esthétique, le français, plus sceptique, le décrit comme s'y « hazardant [sic] ». De façon générale, l'équilibre initial de la notice allemande entre l'analyse spéculative de l'essence de l' et l'examen concret de ses diverses techniques semble inversé dans la version française, où la partie pratique paraît beaucoup plus précise, plus dynamique et plus programmatique dans la notice française que dans l'article allemand. L' dans sa version française, reste ainsi, jusque dans le Supplément, plus directement liée à une approche empiriste et pratique. Moins qu'une analyse spéculative des fondements de l'art, elle s'annonce comme un examen des modalités techniques des arts. Ainsi, dès ce premier passage de frontière, un clivage franco-allemand émerge autour du mot « esthétique », que l'avenir ne tardera pas à accentuer.

Élisabeth Décultot


Bibliographie

Jouffroy Théodore, Cours d'esthétique, Hachette, 1843.

Quatremère de Quincy Antoine Chrysostome, Essai sur la nature, le but et les moyens de l'imitation dans les beaux-arts, Treuttel et Wurtz, 1823, p. VI.

Saint-Girons Baldine, Esthétiques du XVIIIe siècle. Le modèle français, P. Sers, 1990.

Sulzer, Johann Georg, article “ Ästhetik ”, in Allgemeine Theorie der schönen Künste, éd. F. von Blankenburg, 4 vol., Leipzig, Weidemanns Erben und Reich, 1786-1787, vol.  1, p. 35-38 (1e éd. 1771); article “ Esthétique ”, in D'Alembert et Diderot Denis, Supplément à l'Encyclopédie, vol. 2, Amsterdam, 1776, p. 872-873.

Watelet Claude-Henri et Lévesque Pierre-Charles, Dictionnaire des arts de peinture, sculpture et gravure, impr. Prault, 1792.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.