« To  », ou comment le est la mesure du vrai

⇒ article eidôlon [1].

Une famille sémantiquement instructive

Les termes qui dérivent de *Feikô (surtout attesté au parfait, eoika [ἔοικα]) composent une famille sémantiquement très instructive. Outre [εἰκών] (l'«   », la «   », mais aussi la «   » (voir comparaison) et le « signalement »), on trouve des verbes comme eiskô [ἐίὓκω], « rendre semblable, comparer à » (chez ou ), et eikazô [εἰκαζω], « représenter par une image, déduire d'une comparaison, conjecturer ». L'ensemble formé par eikazô et les termes qui s'y rapportent « illustre — dit (s.v. eoika) —, le passage du sens de “ image, ressemblance ” à celui de “ comparaison, conjecture ” »; [εἰκαὓια] par exemple désigne aussi bien l' (Xénophon, Mémorables, 3, 10 1) que la celle des devins comme celle des médecins (Platon, République, 534 a; Hippocrate, Des Maladies, 1; cf. to eikastikon [τὸ εἰκαὓτικόν], Lucien, Alexandre, 22).

Extension morale et intellectuelle : l'

Plus largement, « de la notion d'image, de ressemblance est issu un groupe sémantique relatif au monde intellectuel et moral » (ibid.). C'est particulièrement sensible avec l'adj. epieikes [ἐπιεικήὖ] ou le subst. [ἐπιείκεια] (litt. : conforme à ce qui [res]semble), qui désignent non seulement le « convenable », mais, chez par exemple, de manière terminologique l'« équitable » et l'« équité », cette indulgence qui fait la qualité de l'homme vertueux (le [ὓπουδαῖοὖ], dont le zèle, la noblesse et l'implication « citoyenne » s'opposent au vil, [ϕαῦλοὖ] et la vertu du juge capable de corriger la loi en pondérant les cas, par différence avec [δίκαιον] et [δικαιοὓύνη], le juste et la justice qui tiennent à l'application stricte de la loi en tant que telle générale (Éthique à Nicomaque, V, 14).

L' rhétorique : un comparatif

Le plus remarquable est sans doute l'importance que prend en rhétorique la substantivation du part. pf. neutre to eikos [τὸ εἴκοὖ]. est ce qui ressemble et semble, c'est-à-dire en l'occurrence ce qui semble vrai, bon ou normal : le par opposition au vrai et à l'invraisemblable. Mais il faut remarquer la distorsion qu'introduit cette traduction courante par « vraisemblable » : on impose le “ vrai ” comme modèle alors qu'il est absent du grec. La première caractéristique de l'eikos est qu'il soumis à la loi du comparatif : le « plus vraisemblable » (eikoteros [εἰκότεροὖ]) gagne sur le vraisemblable, et tel est le ressort des retournements entre plaidoyers d'accusation et de défense (les Tétralogies d' en fournissent le modèle : « Vraisemblablement (eikotôs [εoκότωσ]), il a tué l'homme », dit l'accusateur [I α6]; à quoi l'accusé répond : « si c'est vraisemblablement (eikotôs) que je passe pour coupable à vos yeux, il est plus vraisemblable encore (eikoteron [εoκότερον]) que j'aurais prévu le soupçon d'aujourd'hui » [I β3]). Autrement dit, le vraisemblable rhétorique ne permet jamais de conclure au vrai, et seule la persuasion ( [πείθω]) est à même de déterminer la croyance de l'auditeur ( [πίὓτιὖ]) en même temps que la fiabilité (pistis encore) de la preuve, d'ailleurs liée au crédit (pistis toujours) de l'orateur.

Poétique et rhétorique : la supériorité du

L'utilité politique qu' accorde à la rhétorique, au contraire du mépris platonicien, trouve là sa source  : « le vrai et le juste ont une plus grande force naturelle (kreittô têi phusei [κρείττω τῄ ϕύὓει]) que leurs contraires », pourtant les plaideurs qui disent vrai ont parfois le dessous; il faut donc que la [τέχνη ῥηθορική], qui permet de découvrir le persuasif approprié à chaque cas (to endekhomenon pithanon [τὸ ἐνδεχόμενον πιθανόν]), leur vienne en aide, car il y a encore plus de honte à ne pas savoir se défendre avec son [λόγοὖ] qu'avec son corps (Rhétorique, I, 1, 1355a 21-b 7).

S'il en est ainsi, c'est que l' le [vrai]-semblable, est toujours susceptible d'être plus vrai que le vrai. C'est même là le ressort et la supériorité de l'invention poétique : « le rôle du poète est de dire, non pas ce qui a eu lieu réellement (ta ginomena [τὰ γινόμενα]), mais ce qui pourrait avoir eu lieu dans l'ordre du vraisemblable ou du nécessaire (kata to eikos ê to anagkaion [κατὰ τὸ εἰκὸὖ ἢ τὸ ἀναγκαῖον]) » (Poétique, 9, 1451a 36-38, trad. fr. J. Lallot et R. Dupont-Roc, Seuil, 1980). C'est bien parce que le est du côté du nécessaire et du général ( [τὸ καθόλου]), et non de la réalité des faits singuliers (ta kath' hekaston [τὰ καθ᾽ ἕκαὓτον]) que la poésie est « plus philosophique et plus vertueuse (philosophôteron kai spoudaioteron [ϕιλοὓοϕώτερον καὶ ὓπουδαιότερον]) » que l'histoire (b 5-7). C'est pourquoi « il faut préférer l'impossible vraisemblable au possible non persuasif » (adunata eikota mallon ê dunata apithana [ἀδύνατα εἰκότα μᾶλλον ἢ δυνατὰ ἀπίθανα], 24, 1460a 27-28) — il est d'ailleurs « vraisemblable qu'il se produise même de l'invraisemblable » (eikos kai para to eikos ginetai [εἰκὸὖ καὶ παρὰ τὸ εἰκόὖ], 25, 1461b 15). En rhétorique comme en poétique, le vraisemblable est la mesure du vrai, autrement dit le ressemblant est la mesure du réel.

Barbara Cassin


Bibliographie

Decleva-Caizzi Fernanda, Antiphontis Tetralogiae, Milan-Varese, Istituto Editoriale Cisalpino, 1969; voir aussi Antiphon, Discours, texte établi et trad. fr. L. Gernet, Les Belles Lettres, 1923; et la trad. de la « Première Tétralogie », in Cassin Barbara, L'Effet sophistique, Gallimard, 1995, p. 279-294)

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.