“   ” chez  : poésie et pensée

⇒ article Dichtung [2].

C'est dès le § 34 de Sein und Zeit [Être et Temps] (1927) que le terme se trouve mis en relief sous la plume de de manière il est vrai encore assez discrète, mais dont il convient, selon (« Poétiser et penser… », 2000, p. 78), de ne pas minimiser l'importance :

« Die Mitteilung der existenzialen Möglichkeiten der Befindlichkeit, das heißt das Erschließen von Existenz, kann eigenes Ziel der “ dichtenden ” Rede sein » (Sein und Zeit, Tübingen, Niemeyer, 1976, § 34, p. 162).

« La communication des possibilités existentiales de l'affection, autrement dit l'ouvrir de l'existence peut devenir le but autonome du parler “ poétique ” » (Être et Temps, trad. fr. E. Martineau, Authentica, 1985, p. 130).

« La communication des possibilités existentiales de la disponibilité, c'est-à-dire la découverte de l'existence, peut être la fin que se fixe la parole qui “ parle en poème ” » (trad. fr. F. Vezin, Gallimard, 1986, p. 209).

Les guillemets dont s'entoure ici le terme (poétique, « qui parle en poème ») sont au moins l'indice formel d'une manière entièrement neuve d'aborder la telle qu'elle n'est plus subordonnée mais coordonnée à la pensée : poème et noème. Pareil geste suppose une remontée vers le caractère de monstration de la et une distinction entre Dichtung au sens strict (poésie) et au sens large.

La remontée vers le caractère de monstration de la Dichtung peut s'accomplir, mais c'est à vrai dire assez rarement le cas, à la lumière de l'étymologie de ce terme qui, comme le montre le texte suivant, amène à distinguer quatre étapes : 1° le sens restreint du terme depuis le XVIIe siècle ( ); 2° le sens de dichten jusqu'au XVIIe siècle (exposer par la langue); 3° l'ancien haut allemand tithôn apparenté au lat. dicere, dictare; 4° la parenté de tithôndicere avec le grec deiknumi, montrer :

« “ Dichten ” — was meint das Wort eigentlich ? Es kommt von ahd. tithôn, und das hängt zusammen mit dem lateinischen dictare, welches eine verstärkte Form von dicere = sagen ist. Dictare : etwas wiederholt sagen, vorsagen, “ diktieren ”, etwas sprachlich aufsetzen, abfassen, sei es einen Aufsatz, einen Bericht, eine Abhandlung, eine Klage - oder Bittschrift, ein Lied oder was immer. All das heißt “ dichten ”, sprachlich abfassen. Erst seit dem 17. Jahrhundert ist das Wort “ dichten ” eingeschränkt auf die Abfassung sprachlicher Gebilde, die wir “ poetische ” nennen und seitdem “ Dichtungen ”. Zunächst hat das Dichten zu dem “ Poetischen ” keinen ausgezeichneten Bezug. […]
Trotzdem können wir uns einen Fingerzeig zunutze machen, der in der ursprünglichen Wortbedeutung von tithôn - dicere liegt. Dieses Wort ist stammesgleich mit dem griechischen deiknumi. Das heißt zeigen, etwas sichtbar, etwas offenbar machen, und zwar nicht überhaupt, sondern auf dem Wege eines eigenen Weisens » (M. Heidegger, Hölderlins Hymnen “ Germanien ” und “ Der Rhein ”, Gesamtausgabe, Francfort, Klostermann, t. 39, 1980, p. 29, § 4, b. « Herkunft des Wortes “ dichten ” »).

« Dichten — que signifie au juste ce mot ? Il vient de l'ancien haut allemand tithôn, et est en rapport avec le dictare latin, qui est une forme fréquentative de dicere = dire. Dictare, redire quelque chose, le dire à haute voix, le “ dicter ”, exposer quelque chose par la langue, le rédiger, que ce soit un essai, un rapport, une dissertation, une plainte ou une supplique, une chanson ou ce que l'on voudra. Tout cela s'appelle dichten, exposer par la langue. Depuis le XVIIe siècle seulement [et non : le XVIIIe siècle, selon la malencontreuse coquille de la traduction française], l'usage du mot dichten a été réservé à la construction de compositions langagières que nous appelons “ poétiques ” (poetisch), que nous appelons depuis des “ poésies ” (Dichtungen). Au départ, le poétiser (das Dichten) n'a pas de rapport privilégié avec le poétique(das Poetische). […]
Malgré tout, nous pouvons tirer profit d'une indication que recèle la signification originelle du mot tithôndicere. Ce mot a la même racine que le grec deiknumi. Cela veut dire  : montrer, rendre quelque chose visible, manifeste; non en un sens général, mais sur la voie d'un montrer particulier » (Les Hymnes de Hölderlin : La Germanie et Le Rhin, trad. fr. F. Fédier et J. Hervier, Gallimard, 1988, p. 40, § 4, b. « Origine du mot dichten [poétiser] »).

D'où la nécessité de distinguer au sens large et au sens strict. Au sens strict, qui correspond donc à son acception moderne depuis le XVIIe siècle, Dichtung équivaut à ( ), à savoir un art parmi d'autres, ce que appelle « un mode parmi d'autres du projet éclaircissant de la vérité » (Chemins…, 1980, p. 82). Au sens large, Dichtung est dans toute son ampleur ce même « projet éclaircissant de la vérité », ce que Heidegger appelle encore le (ibid.) : la poésie relève du Poème, comme en relèvent l'architecture, la sculpture ou la musique. Toute œuvre d'art est donc pour autant qu'elle s'enracine dans le déploiement ou l'aître de la parole, laquelle n'est à son tour ( ) que parce qu'elle est Poème (ibid., p. 84).

Pascal David


Bibliographie

Heidegger Martin, Chemins qui ne mènent nulle part, trad. fr. W. Brokmeier, J. Beaufret, F. Fédier et F. Vezin, Gallimard, 1980.

Herrmann Friedrich-Wilhelm von, « Poétiser et penser le temps de détresse — Sur le voisinage de Heidegger et de Hölderlin », trad. fr. in P. David (éd.), L'Enseignement par excellence. Hommage à François Vezin, L'Harmattan, 2000, p. 73-90.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.