«   » et sagesse poétique chez

⇒ article Dichtung [1].

Une chose est vraie dans la mesure où elle résulte d'un faire. Une science du monde humain est donc possible, puisque ce monde, ce sont les hommes qui l'ont fait. Il a été fait « poétiquement », grâce à la puissance de l'imagination humaine. C'est en tant que « fiction » qu'il a été institué et qu'il trouve sa vérité.

Dans une de ses premières œuvres, le De antiquissima Italorum sapientia, 1710 (De la très antique sagesse des peuples italiques), affirme qu'en latin « verum et factum convertuntur » (« le vrai et le fait sont convertibles »), et que par conséquent (dire la vérité) et ont le même sens : « Il en suit que Dieu sait les choses physiques, et l'homme les choses mathématiques » (ch. 1). Déjà, en 1709, dans le discours De nostri temporis studiorum ratione (La Méthode des études de notre temps), il avait écrit que « les propositions de la physique ne sont que vraisemblables », parce que est seul susceptible de connaître la dans la mesure où il l'a créée : « nous démontrons les choses géométriques parce que nous les faisons; si nous pouvions démontrer les choses physiques, nous les ferions » (ch. 4).

De ce principe à la fois métaphysique et gnoséologique du qui semble condamner la connaissance humaine au simple en ne réservant le titre de « science » qu'aux seules mathématiques, va faire un emploi positif en fondant sur lui ses Principi di Scienza nuova d'intorno alla comune natura delle nazioni (Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations), dont la première édition date de 1725, et la dernière, profondément remaniée, de 1744.

Dans ce dernier texte, il énonce en effet, dans les termes suivants, les fondements de la « science nouvelle » qu'il se vante d'avoir créée :

« Mais dans cette nuit d'épaisses ténèbres qui recouvre l'antiquité première, si éloignée de nous, apparaît la lumière éternelle, qui ne s'éteint jamais, de cette vérité que l'on ne peut d'aucune façon mettre en doute : ce monde civil a certainement été fait par les hommes, et par conséquent on peut, parce qu'on le doit, en trouver les principes dans les modifications de notre esprit humain lui-même. Quiconque y réfléchit ne peut que s'étonner de voir comment tous les philosophes ont consacré le meilleur de leurs efforts à tenter d'acquérir la science du monde naturel, dont Dieu seul, parce qu'il l'a fait, possède la science, et comment ils ont négligé de méditer sur le monde des nations, ou monde civil, dont les hommes, parce qu'ils l'ont fait, peuvent acquérir la science » (Principes d'une science nouvelle, 1744, § 331).

Que signifie cette formule célèbre, qui a été interprétée de façon diverse, et dans laquelle et bien d'autres ont voulu voir une proclamation « prométhéenne » ? En fait, l'affirmation de Vico est sans équivoque : c'est dans les « modifications de l'esprit humain » qu'il faut chercher les principes du monde fait par les hommes. Ces modifications sont, pour classiquement, les modes de la substance pensante, L'originalité consiste à avoir mis ces modes en séquence, chronologique aussi bien que logique, dans l'évolution de l'humanité (Vico parle plutôt des « nations »), comme ils le sont, dans leur apparition et leur développement, chez l'individu. Cela signifie que l'homme totalement humain, à la raison « pleinement développée », dont l' est entièrement réalisée, n'a pas toujours existé, mais qu'il a été précédé et préparé par un homme encore presque entièrement animal, « immergé dans le corps », livré à la seule sensibilité, à la seule passion, puis par un homme où domine une puissante imagination ( ), c'est-à-dire une fonction encore largement dépendante du corps. C'est à ce moment « imaginatif » que s'intéresse essentiellement Vico, qui ne se contente pas de réhabiliter l' dont et ses successeurs se défiaient tant, mais lui donne un rôle capital, proprement « poétique », c'est-à-dire « créateur », dans la genèse des institutions qui caractérisent l'humanité de toutes les nations : « Les premiers hommes des nations païennes, en enfants du genre humain naissant qu'ils étaient […] créaient les choses en les imaginant, et c'est pourquoi ils étaient dits “ poètes ”, ce qui en grec veut dire “ créateurs ” » (ibid., § 376).

En quoi consiste cette création « poétique » des choses, à laquelle consacre le livre II de la Science nouvelle, intitulé De la sagesse poétique, et qui occupe presque la moitié de l'ouvrage ? Pour analyser ce que nous appelons la « mentalité primitive », il se sert des instruments qui lui sont fournis par la poétique et la rhétorique classiques (il était professeur de rhétorique), et en particulier de la théorie de la et des en général.

« Le plus sublime travail de la poésie est de donner sensibilité et passion aux choses dénuées de sensibilité, et c'est la caractéristique des enfants que de prendre des choses inanimées dans leurs mains, et, en jouant, de leur parler comme si c'étaient des personnes vivantes. Cet axiome philosophico-philologique prouve que les hommes du monde dans son enfance furent, par nature, de sublimes poètes » (ibid., § 186-187).

Sublimes poètes, les hommes le sont donc par nature, en vertu de l'axiome fondamental selon lequel « l'homme, à cause de la nature indéfinie de l'esprit humain, fait de lui-même la règle de l'univers quand il tombe dans l'ignorance » (ibid., § 120). Un autre axiome précise que « les hommes qui ignorent les causes naturelles qui produisent les choses donnent aux choses leur propre nature, quand ils ne peuvent les expliquer par des choses semblables » (ibid. 180). C'est ainsi que l'homme, « de lui-même, a fait un monde entier [di se stesso ha fatto un intiero mondo] » :

« De la même façon que la métaphysique née de la raison enseigne que “ homo intelligendo fit omnia ”, de même cette métaphysique née de l'imagination démontre que “ homo non intelligendo fit omnia ”; et peut-être cette dernière affirmation est-elle plus vraie que la première, parce que l'homme, en comprenant, étend son esprit et se saisit des choses mêmes, alors qu'en ne comprenant pas, il fait les choses à partir de lui-même, et, en se transformant en elles, il devient les choses » (ibid., § 405).

Une métaphysique poétique

Cette « métaphysique née de l'imagination » est à l'œuvre dans les dans la païenne, dont fait une lecture extrêmement originale, en l'arrachant aux analyses purement littéraires et en faisant le témoignage, parvenu jusqu'à nous, de la façon dont les hommes des « temps obscurs » ont appréhendé le monde naturel et construit leur monde humain. La métaphysique poétique n'est rien d'autre, en effet, qu'une « théologie » : « La poésie peut-être considérée comme une métaphysique poétique, par laquelle les poètes théologiens imaginaient que les corps étaient pour la plupart des substances divines » (ibid., § 400). Les « poètes théologiens » sont les premiers hommes, non pas en tant qu'ils parlent poétiquement des dieux, mais bien plutôt en tant qu'ils « parlent dieux », comme on parle une langue. Leur parler est un « parler fantastique par substances animées, imaginées pour la plupart comme étant divines » (ibid., § 401). De telles substances, auxquelles leur métaphorisante confère sensibilité et passion, sont pour eux des dieux, à travers lesquels ils appréhendent le monde. Ces dieux sont ce que Vico appelle des «   », ou encore des «   », c'est-à-dire des « marques », des images, des signes concrets permettant à des êtres dépourvus de toute capacité abstractive et universalisante d'échapper à la diversité infinie du sensible, de percevoir des permanences, d'avoir une première expérience du monde. En forgeant les dieux, les hommes ont commencé à penser humainement.

Mais on ne forge pas impunément des dieux. cite la formule de  : « fingunt simul creduntque [ils imaginent, et en même temps ils croient] ». C'est-à-dire que ces dieux imaginés parlent aux hommes, leur donnent des ordres, se font craindre par eux. La vie, l'action des hommes, vont être déterminées par ces substances animées qui sont nées de leur propre imagination. C'est ce qu'exprime admirablement le récit, dans la Scienza nuova, de la naissance du premier « caractère » divin, de la « première de toutes les pensées humaines du paganisme », du premier dieu, de Jupiter, événement radical qui va mettre les hommes en marche vers l'accomplissement de leur destin. Dans l'« immense forêt » qui recouvre la terre depuis le Déluge, des êtres à peine humains, les bestioni, errent, d'une errance sans fin. Soudain le premier coup de tonnerre retentit.

« Épouvantés et étonnés de ce grand effet dont ils ne savaient pas la raison, ils levèrent les yeux et firent attention au ciel. Et parce que dans un tel cas la nature de l'esprit humain est portée à attribuer à l'effet sa propre nature, et que la nature de ces êtres était celle d'hommes qui n'étaient que robustes forces du corps et qui exprimaient leurs passions violentes en hurlant et en grondant, ils imaginèrent que le ciel était un grand corps animé, que, sous cet aspect, ils nommèrent Jupiter […] et qui, par le sifflement des éclairs et le fracas du tonnerre voulait leur dire quelque chose » (ibid., § 377).

Selon en effet, Jupiter fut d'abord nommé par les Latins Ious, d'après le fracas du tonnerre, et Ζεύς par les Grecs, d'après le sifflement de la foudre (ibid., § 447). Et il précise :

« Les premiers hommes, qui parlaient par signes, crurent, conformément à leur nature, que les éclairs et les coups de tonnerre étaient des signes faits par Jupiter (de là vient que la “ divine volonté ” fut dite numen, de nuo, “ faire signe de la tête ”), que Jupiter commandait par signes, que ces signes étaient des mots réels [c'est à dire ayant le caractère de “ choses ”], et que la nature était la langue de Jupiter » (ibid., § 379).

Ainsi fut imaginée « la première divine, la plus grande de toutes celles qui furent imaginées après, celle de Jupiter, roi et père des hommes et des dieux, en train de foudroyer : une fable si populaire, si troublante et si instructive que ceux-là même qui avaient créé Jupiter y crurent, et, avec d'épouvantables pratiques religieuses […], le craignirent, le révérèrent et l'honorèrent » (ibid, § 379).

Les effets de cette épouvante première s'appelleront la la la le les (d'abord aristocratiques, puis populaires, enfin monarchiques), jusqu'à ce que règne la « raison pleinement développée ». Mais parvenues à ce point, les nations risquent de perdre la que appelle aussi « héroïque », qui avait permis la naissance du monde civil. Cynisme, scepticisme, matérialisme, athéisme, aboutissent alors à la dissolution du lien social, et à la « barbarie de la réflexion ». Alors commence un nouveau un qui parcourra les mêmes étapes dont la succession constitue l'« histoire idéale éternelle ».

Alain Pons


Bibliographie

Vico Giambattista, Opere, éd. A.Battistini, Milan, Mondadori, 1990, 2 vol.;
De l'antique sagesse de l'Italie, trad. fr. J.Michelet, prés. et notes B. Pinchard, Flammarion, « GF », 1993;
Vie de Giambattista Vico écrite par lui-même. Lettres. La méthode des études de notre temps, prés., trad. fr. et notes A.Pons, Grasset, 1981;
La Science nouvelle, trad. fr., prés. et notes A.Pons, Fayard, 2001.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.