Bel et bon : «   »

⇒ article beauté [1].

L'adjectif Ωκαλός», dès désigne aussi bien ce que nous appelons la beauté physique (Polyphème à Ulysse qui l'a aveuglé : « J'attendais un mortel grand et beau (megan kai kalon [Ωμέγαν καὶ καλὸν]) », Odyssée, IX, 513) que ce que nous appelons la (le porcher Eumée au prétendant qui refuse de nourrir Ulysse sous ses hardes de mendiant : « Les mots que tu dis ne sont pas beaux pour un noble (ou men kala kai esthlos eôn agoreueis [Ωοὐ μὲν καλὰ καὶ ἐσθλὸς ἐὼν ἀγορεύεις]) » (ibid., XVIII, 381). Il s'oppose à [αἰσχρός] qui, comme notre vilain, désigne aussi bien le laid, le disgracieux, le difforme, que le vil, le honteux, le déshonorant.

De cette synergie entre beauté du corps et beauté de l'âme, dehors et dedans, témoigne le syntagme [καλὸς κἀγαθός], « bel et bon », qui désigne une excellence, depuis la naissance (Xénophon, Cyropédie, IV, 3, 23) jusqu'aux actions (Cyropédie, I, 5, 9), qui conditionne et résume toutes les autres (LSJ, citant Hérodote, I, 30, explique que le terme « denotes a perfect gentleman »). Les mots-valises de même formation comme [καλοκἀγαθέω] et [καλοκἀγαθία] relèvent de cette jointure, qu'on peut dire « sociale », entre nature, éthique et politique; ainsi chez la grandeur d'âme ou ( [μεγαλοψυχία]) « est impossible sans kalokagathia » (« vertu parfaite » traduit Éthique à Nicomaque, Vrin, 1967, IV, 7 1124a; cf. X, 10, 1179b 10), et « si celui-ci et celui-là ont en partage la kalokagathia [“ les vertus du parfait honnête homme ”, dit Les Belles Lettres, 1960], pourquoi faudrait-il que l'un commande et l'autre soit commandé toujours et partout ? » (Politique, I, 13, 34-36). À son tour, d'ailleurs, [ἀγαθός], par opposition à [κακός] (mauvais-méchant-lâche), désigne aussi bien la valeur physique, la bravoure du guerrier, que la noblesse, celle de la naissance comme celle du comportement : à chaque fois, on le voit, le dehors atteste du dedans et le dedans se manifeste au-dehors.

On comprend que serve ici de contre-modèle, lui qui est un [ἄγαλμα], l'une de ces statuettes creuses qu'on offre aux dieux, vilain Silène barbu au dehors et trésors au dedans (Platon, Banquet, 216d-e). Et que interprète le platonisme, qui fait du le tombeau de l' comme par excellence anti-grec : au contraire de ces Grecs qui croyaient « à l'Olympe tout entier des apparences », « ces Grecs étaient superficiels — par profondeur » (Avant-propos à la 2e éd. du Gai Savoir [1886], in Essai d'autocritique et autres préfaces, trad. fr. M. de Launay, Seuil, « Points-bilingues », 1999, p. 111).

Barbara Cassin

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.