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⇒ article art [2].
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La a longtemps désigné les arts du modelage. Le grec [πλάσσειν], modeler, façonner, former, est formé sur une racine qui signifie précisément « étendre une couche fine, enduire » (d'où « plâtre », « emplâtre », cf. ). Il fournit le vocabulaire spécifique du travail de l'argile et du modelage, et sert en particulier à décrire l'activité de Prométhée « dont on dit qu'il nous a façonnés, ainsi que les autres vivants » (Philémon, 89, 1), mais aussi bien celle d'Héphaistos modelant Pandore, le modèle même de la ruse et de la tromperie, une belle vierge en terre trempée d'eau lancée chez les hommes pour ouvrir la jarre des soucis (Hésiode, Travaux, 70 sq). D'où les emplois relatifs à la création littéraire, à la assumée susceptible de tromper — à la plastique des mots : dans L'Éloge d'Hélène (82 B 11 D.K., § 11), évoque tous ceux qui « ont persuadé et persuadent… en modelant un discours faux (pseudê logon plasantes [ψευδῆ λόγον πλάςαντεσ]) ». C'est ainsi que [πλάσμα], dans le vocabulaire des historiens, en vient à désigner la fiction, c'est-à-dire « des choses qui ne sont pas arrivées, mais qu'on raconte comme celles qui sont arrivées », le faux raconté comme vrai, par différence avec [μῦθος] et [ἱστορία], le (le faux raconté comme faux) et l' (le vrai raconté comme vrai, cf. Sextus Empiricus, Adversus mathematicos, 263-264). Et, dans la terminologie rhétorique latine, plasma devient et plassein est rendu par (Quintilien, Institution oratoire, I, 8, 18-21) [sur tout cela, voir Barbara Cassin, L'Effet sophistique, p. 470-512].

Mais c'est le sens matériel-formel qui domine jusqu'au XVIIIe siècle comme critère de distinction d'une espèce d' ainsi que l'atteste l'article de l'Encyclopédie (t. 12), à côté duquel figure, sans lien apparent, un autre article au titre curieux : « plastique, (Métaphysique) nature plastique, principe que quelques philosophes prétendent servir à former les corps organisés, & qui est différent de la vie des animaux. » Pourtant, au tout début du siècle, avait déjà établi le lien. La « nature plastique », notion issue de la théosophie des platoniciens de Cambridge dans la seconde moitié du XVIIe siècle, désignait pour lui à la fois l'état végétatif inconscient de la croissance des êtres (arbre ou fœtus) et une puissance interne libre et consciente de l'homme qui reflète le principe de la nature en en dépassant le déterminisme. Dans ses Conseils à un auteur (1710; Characteristics, t. 1, p. 207), Shaftesbury compare le poète, et sa capacité à former une œuvre unitaire et organique, à Prométhée, « cet artiste souverain, ou Nature Plastique Universelle (Universal Plastic Nature) ». Dans Plastics or the Original Progress and Power of Designatory Art, ouvrage inachevé, partiellement publié, auquel il travaille en 1712-1713, l'idée est appliquée aux ( ) nommément désignés comme tels; le peintre qui travaille la materia plastica, « commence par travailler intérieurement. Là est […] l'œuvre plastique (plastic work). D'abord se donner des formes, les façonner, les corriger, les amplifier, les réduire, les modifier, adapter, assimiler, conformer, polir, raffiner, etc., former ces idées (ideas) : ensuite sa main : son coup de pinceau » (in Benjamin Rand, Second Characters or the Language of Forms, Cambridge UP, 1914, p. 142).

C'est ainsi que l'étiquette d'arts plastiques fait une fugitive et remarquable apparition. Cette intuition de trouvera son prolongement beaucoup plus tard en France, notamment chez (Esquisse d'une philosophie, Pagnerre, 1840) et (Philosophie de l'art [1864-1869], Fayard, « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », 1985). L'expression entrera dans le vocabulaire critique et philosophique français, bien davantage que dans celui des Anglo-Saxons où la notion d'art plastique est globalement rare (hormis, au début du XXe siècle, dans le contexte de la découverte de l'art moderne français et de l'art nègre).

Dans le domaine germanique, en revanche, l'idée, sinon le mot, a commencé à s'imposer à la fin du XVIIIe : ce n'est pas autour de « plastique » qu'il se forme, mais avec Les sont les dont note que « la signification abstraite […] est vague et imprécise; dérivé d'un substantif (Bild) qui signifie “ image ” et d'un verbe bilden qui signifieThomas “ former ”, il évoque la formation d'images visuelles »; l'étiquette, étant donné son application à l'architecture (art non représentatif) et à la peinture (art non tridimensionnel), à l'exclusion des arts de la forme mobile, recouvrirait les « arts de la forme visuelle statique » (Les Arts et leurs relations mutuelles (1949), trad. fr. J.-M. Dufrenne, PUF, 1954).

dans la Critique de la faculté de juger (1790; trad. fr. A. Philonenko, Vrin, 1974) (§ 51), distingue les « ou les arts de l'expression des Idées dans l'intuition des sens », qui comprennent la (die et ) et la des les arts de la parole qui comprennent l'éloquence et la poésie, et du « Kunst des schönen Spiels des Empfindung », soit l'art du beau jeu des sensations, la musique et l'art des couleurs ( ). L'occurrence de Plastik dans cette classification signale que le terme d'origine grecque se spécialise, enrichissant considérablement le vocabulaire esthétique allemand. « Le génie grec est l'artiste plastique (plastische Künste) qui fait de la pierre une œuvre d'art (zum Kunstwerke bildet) » écrit dans ses Leçons sur la philosophie de l'histoire (1837), (trad. fr. J. Gibelin, Vrin, 1970).

La richesse du vocabulaire allemand introduit de nombreuses pistes pour la pensée esthétique (Herder, ) plus ou moins fermées aux autres langues. L'exemple de Herder est particulièrement intéressant; dans Plastik, Einige Wharnehmungen über Form und Gestalt aus Pygmalions bildendem Traum, un texte paru en 1778, sa réflexion s'organise autour de trois pôles : la notion générique de et les notions spécifiques de (versus ) et de (versus ). Au-delà d'un nouveau paragone des arts, ce qui est ici à l'œuvre, c'est une promotion de la plastique, et de ses valeurs (tactiles), en tant que critère de (« Qu'est-ce que la beauté ? Demande à l'aveugle ! » lit-on en exergue à Plastik). S'agissant d'affirmer la supériorité de la main sur l'œil, de la sculpture sur la peinture, à l'aune de la découverte du pouvoir de l'aveugle (  etc.), le vocabulaire formé autour de Bild est le bienvenu : « Le ( ) aveugle, même aveugle-né, serait un plus mauvais peintre mais quant à la formation (bilden) il ne cède rien au voyant et devrait même vraisemblablement, à égalité de valeur, le surpasser »; ou encore : « la ( ) est la vérité, la peinture, le rêve. » dans ces conditions, excède le sens classificatoire de  : comme la postérité le montrera (notamment ), c'est la notion moderne plus générale de (critère d'appréciation de la peinture elle-même) qui commence ici d'être explorée.

Dominique Château


Bibliographie

Alembert Jean le Rond d', Diderot Denis, Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des métiers et des arts, t. 12, Neuchâtel, Samuel Faulche & Compagnie, 1765.

Chateau Dominique, Arts plastiques : archéologie d'une notion, Nîmes, Jacqueline Chambon, « Rayon-art », 1999.

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Herder Johann Gottfried, Plastik, Einige Wharnehmungen über Form und Gestalt aus Pygmalions bildendem Traum (1778), in W. Dobbek (éd.), Werke in fünf Bänden, Weimar, Volksverlag 1957.

Larthomas Jean-Paul, De Shaftesbury à Kant, Atelier national de reproduction des thèses, Diff. Didier érudition, 1985, t. 1 et 2.

Riegl Alois, Stilfragen. Grundlegungen zu einer Geschichte der Ornamentik (1893), Munich-Mittenwald, Mäander Kunstverlag, 1977, trad. fr. H.-A. Baatsch et F. Rolland, Hazan, 1992.
Spätrömische Kunstindustrie (1901), Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1973.

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.