Art des Anciens, art des Modernes : les règles de l'

⇒ article art [1].

Les descriptions modernes de l' mélangent sans cesse deux grands héritages conceptuels. Celui des Anciens s'intéresse au processus de fabrication de tout objet ou œuvre; l'esthétique des Modernes, aux sensations que l'objet produit sur le public. Les deux visées ne se superposent pas exactement. « L'art » des Anciens inclut toute espèce de fabrication, donc ce que nous appelons ou L'esthétique des Modernes inclut toute espèce de admirable, donc celle des phénomènes naturels (le sublime des volcans). En étudiant l'art-technique des Anciens, on est alors obligé de défaire comme fausses oppositions des antonymies qui sont légitimes du point de vue des Modernes. L'art n'avait pas pour domaine exclusif le et la technique, l' L'art n'était pas le règne des choses mystérieuses et du flou « artistique », et la technique, celui des choses sérieuses, rigueur des procédures et résultats garantis. L'enjeu est autant de clarifier le vocabulaire que de relativiser, comme dictature ou caricature, toute vision scientiste de la rationalité, calquée sur le modèle de l'industrie puis de la techno-science.

La théorie ancienne de l'art ne semble pas avoir suscité de grands débats ou remises en cause, en tout cas jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, c'est-à-dire jusqu'à l'aube des révolutions industrielles. Pour les Anciens, et aussi longtemps qu'on a pensé avec le latin, art et technique sont une seule et même chose : lat. (sur une racine *er, qui fournit notamment gr. arthron [ἄρθρον], l'articulation et lat. armus, le haut du bras, mais qui apparaît aussi dans le lat. ritus, rite, et le gr. arithmos [ἀριθμός], nombre) = gr. [τέχνη] (sur la racine *teks-, « construire, fabriquer »). Puisque l'art-technique est défini par la production d'un objet, la question est de savoir ce qui garantit la réussite du produit fini, et la réponse classique est l'habileté de l'ouvrier, fruit nécessaire d'un long entraînement : « à l'œuvre on connaît l'ouvrier ».

Les concepts fondamentaux de cette théorie sont ceux d' dont la présentation est synthétisée dans un court chapitre de l'Éthique à Nicomaque (VI, 4, 1140a 1-24). L'art-technique s'occupe de la production d'objets ou « œuvres d'art », gr. [ποίησις], lat. ou L'artiste-artisan se nomme donc en grec « poète », en latin classique ou et en latin tardif factor ou operator (cf. « facteur d'orgues »). La fabrication est le seul caractère spécifique de l'art. De façon très générale, l'art est une « excellence » ou une « vertu » (arêtê [ἀρητή]) : « une disposition accompagnée de règle vraie (ou droite) ». Disposition rend gr. [ἕξις], lat. « Avec une règle » : meta logou [Ωμετὰ λόγου], gr. [λόγος], lat. « Vrai ou droit » : gr. [ἀληθής] ou [ὁρθος], lat. ou Enfin, l'art/technique évolue dans le domaine du de ce qui pourrait être autrement qu'il n'est. Ce caractère ne lui est pas propre. Le contingent est aussi le domaine de la «   » ( [ϕρόνησις]), qui est pour ainsi dire la production d' gr. [πράξις]. L'art/technique et la prudence s'opposent ainsi aux vertus intellectuelles, telle la ou [ἐπιστήμη] qui cherche à connaître le nécessaire (par exemple la géométrie ou l'astronomie). Comme le résume l'art-technique est « recta ratio factibilium » et la prudence « recta ratio agibilium » (Somme théologique, 2a-2ae, qu. 47, art. 5). Pour comprendre de quelle rationalité il s'agit ici, il faut expliciter ce que désigne l'idée de logos vrai ou de « raison droite », Le mot recta renvoie à l'idée de règle, de regula, de régulation, c'est-à-dire étymologiquement de régir, de regere. Moins corriger que diriger. La règle de l'art — comme de la prudence — est moins une norme qu'un point fixe dans un monde mouvant. Cela se voit aussi bien en aval, dans l'application des règles, qu'en amont, dans leur découverte.

En aval, la permet d'échapper au contingent. La règle de l'art doit s'appliquer si l'on veut obtenir un résultat déterminé. Elle est selon sa définition par les scolastiques « via certa et determinata ». De ce point de vue, il n'y a pas d'incertitude dans les arts et techniques, ni dans la règle ni dans le produit obtenu en appliquant la règle. Ainsi de la fabrication selon les règles du couteau, du navire ou de la maison. Dans ces domaines, l'incertitude et l'imprévisible peuvent être réduits presque à rien. L'adjectif certus signifie que la règle a été objectivée, exprimée, pour ainsi dire visualisée par l'intelligence, et qu'on n'est plus dans le tâtonnement d'une pratique instinctive. Le [λόγος ἀληθής] du technicien-artiste est une conscience de plus en plus claire et distincte de ses moyens. Plus la règle est claire, moins elle est difficile à transmettre et à faire appliquer par d'autres.

En amont, il s'agit de découvrir ces de l'art. Comme le dit fortement le début de la Métaphysique d' c'est en observant les particuliers qu'on induit les règles générales, voire universelles (A, 1). L'exemple canonique de technicien est, outre le médecin, le pilote de bateau. La mer est plus puissante que lui, et elle est loin d'être parfaitement prévisible. Aristote est dans un monde pour ainsi dire marin, où la nature nous fait assez sentir combien nous ne sommes d'elle ni maîtres ni possesseurs. Loin de tout fatalisme, cela ne fait pourtant que valoriser le rôle du pilote. Ce n'est pas la mer ou le monde qui est rationnel, c'est lui. Si la règle est un point fixe dans un monde mouvant, le point fixe est du côté du de l'intelligence qui régule. C'est l'élément formel de l'opération. Le monde mouvant est du côté de l' de ce à quoi on applique la règle : c'est l'élément matériel. Aristote renvoie en fait la contingence du seul côté de l'objet, non du sujet — du côté du résultat, non de la règle. Les triomphes modernes de la technique ont fait considérer comme « vraies » règles, seulement celles qui sont validées par la prévisibilité des résultats. Mais chez Aristote ou absence de résultats garantis ne signifie pas absence de règles, de rationalité. Parler aujourd'hui de la médecine comme d'un art, c'est à nos yeux de modernes souligner la contingence irréductible de la médecine, qui ne parvient pas à être « vraiment » une science. Pour les Anciens, cela revenait plutôt à dégager la capacité de la médecine à trouver des règles, du stable. Nous cherchons le stable du côté du matériel, ils le cherchaient du côté de l'intelligible. Pour les fabrications où la technique triomphe, les deux points de vue finissent par se rejoindre. Pour des techniques qui restent comme la médecine un art, la divergence n'est qu'une différence d'accent. Mais pour les la divergence est à son maximum. Ils poussent à sa limite la conception d'une rationalité pour nous paradoxale, qui ose affirmer que l'absence de résultats garantis va de pair avec la présence de règles infaillibles.

Francis Goyet

© Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2003.